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POURQUOI LE TATOUAGE ?

Longtemps restée l'apanage des marginaux dans l’imaginaire collectif, la pratique du tatouage semble depuis quelques temps être entrée en phase de démocratisation (de banalisation ?) depuis son accession aux podiums : de Chanel et ses tattoos éphémères en passant par Mugler et son égérie Rick Genest tatoué de la tête aux pieds ou, dans une moindre mesure la top Freja Beha, le tatouage s’installe lentement mais surement dans le paysage visuel et attire un nombre toujours plus importants d’adeptes ou d’amateurs, bien au-delà des sphères traditionnelles.

Mais au-delà de cet effet de mode, que cache l’actuelle popularité d’une pratique millénaire ? Que nous dit la fascination exercée par le tatouage de nos sociétés contemporaines, et de quelle manière résonne-t-elle avec le contexte actuel ?

Pour nous éclairer, nous avons rencontré Anna Mazas, 27 ans, récent auteure de « Life under my skin, 40 portraits de tatoués » (images ci-dessous), ouvrage qui conjugue l’intelligence et la richesse de l’image à l’accessibilité du propos, et qui, au fil des témoignages, n’a de cesse de tenter de répondre à cette question : pourquoi le tatouage ?

Prise de pouvoir sur son propre corps, quête de lien social, de signes distinctifs VS le tout uniformisé, indélébilité VS éphémère… La pratique du tatouage en dit bien plus qu’il n’y paraît, et semble bel et bien se placer au croisement de plusieurs tendances et réactions de fond. Explications…

1.Pedro & Thomas Winter © A.Grandveau/MkF éditions 2. Couverture Life Under my skin 3. Jay © T.de Saint-Chamas/MkF éditions
Pour plus d’informations : www.facebook.com/lifeundermyskin

- Dans votre préface, vous évoquez le caractère paradoxal du tatouage qui, s’il touche à ce qu’il y a de plus intime chez l’homme - son corps, son histoire, ses angoisses - est aussi résolument ostentatoire dans sa forme. Entre dialogue introspectif et récit de soi, pour les autres, qu’est-ce qui est à l’œuvre dans la pratique du tatouage ?

Ce que montre le livre (j’espère !) c’est qu’il y autant de rapports au tatouage qu’il y a de tatoués, car chacun, avec son histoire, son rapport au corps, à l’image, et bien sûr sa collection de tatouages, se différencie de l’autre. Maintenant, si différentes soient ces personnalités, leurs discours se rejoignent pour décrire une seule et même pratique : le moment où l’on se fait encrer, de manière permanente, un motif sur une partie choisie de son corps.

Dans la parole des tatoués, le terme de « journal intime » est en effet récurrent quand ils en viennent à décrire leur collection et essayent d’expliquer leur démarche. On pourrait rapprocher ce terme du concept lacanien d’extimité, qui consiste en un désir de communication de son « monde intérieur » pour mieux s’approprier cette intimité. Ce qui est intéressant, à ce sujet, c’est que l’échange que provoque irrémédiablement l’exposition d’un tatouage aux yeux de l’autre n’est jamais assumé comme une ambition initiale du tatoué ni  même entendu comme une dimension essentielle de la démarche. Il s’agit toujours, j’ai l’impression, d’exprimer son identité, en la revendiquant, via la mise en scène de son corps, mais « pour soi, pas pour les autres ».

On voit bien qu’un tatouage est bien plus qu’une image encrée superficiellement sous l’épiderme, mais bien la révélation d’une partie de son intimité via le corps, ce véhicule si particulier, à travers le choix d’un motif, plus ou moins complexe. Certains tatoués viennent même jusqu’à dire que « tous leurs tatouages étaient là avant », et que le tatoueur n’a fait que « révéler ». Cela me fait irrémédiablement penser à cette publicité qui a fait le tour du web, il y a quelques mois, par la marque de fond de teint Dermablend (L’Oréal). On y voit Zombie Boy, un jeune homme canadien qui s’est mis en scène à travers le tatouage au point de se créer une identité fictive entièrement liée à sa collection, radicale. Ses tatouages montrent ce qu’aurait été son corps sans la « peau » qui le recouvre. Littéralement, ses tatouages le mettent à nu. Son visage, par exemple, est tatoué entièrement et donne à voir sa cervelle, ses orbites, ses dents, sa mâchoire, les muscles de son visage, etc.. Dans la publicité, on le voit au tout début recouvert de fond de teint, au point qu’il apparait, méconnaissable, comme un jeune homme entièrement vierge de tout tatouage. Progressivement, on le démaquille, et via une accélération de l’image, il en vient à apparaître à la fin du film totalement nu, c'est-à-dire entièrement tatoué. Bref, on sent bien ici les liens intrinsèques à l’œuvre dans la pratique du tatouage entre les notions d’intimité, de corps exposé, de récit et mise en scène de soi, et in fine de communication.

Concernant le choix du motif, je pense  que c’est toujours « une histoire qu’on se raconte ». Dans une interview Filip Leu (très grand tatoueur contemporain), expliquait que le choix du motif était toujours accessoire, que les gens se faisaient tatouer avant tout parce qu’ils avaient envie de se faire tatouer dans l’absolu et non pas pour un motif en particulier. Alors évidemment, se faire tatouer le portrait de sa mère disparue fera plus directement référence à une histoire, une douleur particulière ; qu’on cherchera peut-être à atténuer en se l’appropriant encore un peu davantage via cette « marque » permanente. Et de manière générale, on préfèrera toujours un motif vécu comme essentiel, personnel, donner un « sens » précis à sa démarche (surtout quand elle si définitive !) plutôt que d’assumer le côté impulsif et primaire de cette envie. C’est humain.

- Pour certains, le tatouage est un sacrilège, pour d’autre, il témoigne d’une émancipation, d’une prise de contrôle. Qu’est-ce que la démocratisation de cette pratique dit de l’évolution de notre rapport au corps ?

Au-delà de l’histoire personnelle de chaque tatoué, la culture dans lequel le sujet s’inscrit est également une dimension essentielle à prendre à considération lorsqu’on cherche à appréhender cette question du rapport au corps. En effet, on peut noter que chez les anglo-saxons, l’histoire du corps tatoué s’est développé de manière toute différente de chez nous, latins et cathos ! Je pense que le protestantisme offre initialement une vision du corps plus libérale, ce qui a pu constituer un terreau plus favorable.

Ainsi, quand à la fin du 18ème siècle James Cook revint d’un de ses voyages en Mers Australes accompagné un chef Maori tatoué, ce dernier, bien que perçu comme un « sauvage », donnait à voir sur son corps une véritable carte au trésor de son identité : origines, tribu, rang social, famille, histoire, bref : identité. Dès lors, s’est développée une véritable « tendance tatouage » dans les plus hautes sphères de la société : famille royale et noblesse en tête, participant ainsi à un adoubement plus immédiat de cette pratique.

En France ou dans d’autres pays latins, le tatouage est ancré dans un terreau religieux différent, où le rapport au corps est plus contraint, et où le  tatouage a directement été perçu comme sulfureux, transgressif, voire blasphématoire. A la fin du 19ème siècle, il est assez spontanément associé à la pathologie et à la criminalité (cf toute la littérature médicale du Médecin lyonnais André Lacassagne et ses disciples, proposant de recenser les tatouages des prisonniers, prostitués, « fous » d’asiles et autres populations jugées déviantes, pour mieux surveiller et « punir »). Dans l’imaginaire collectif, le tatouage restera l’apanage des gens de mauvaise vie ; un sentiment que le développement de « tribus » ( comme les bikers, les punks, etc..qui ont largement adopté le tatouage) n’a fait que renforcer.

Mais grâce à la circulation des idées, des images, et de notre Saint poste de télévision, qui a fait la part belle au tatouage ces dix dernières années, les choses changent – en apparence du moins. Je pense que la visibilité croissante du tatouage via les stars des podiums, du sport, de la chanson ou encore les émissions de télé-réalité consacrées au tatouage (LA Ink, Miami Ink etc…) a permis de le sortir de l’ombre, de cette zone où ignorance et fantasmes créent de la diabolisation. Il y a démocratisation dans le sens où plus de gens se font faire un ou deux petits tatouages, comme ils s’achèteraient un vêtement à la mode. C’est effectivement devenu tendance.

Mais si le corps est plus facilement exposé, montré, tatoué ou non, est-il nécessairement plus libre ? J’ai parfois le sentiment que c’est peut-être en effet notre dernier espace de liberté, sur lequel nous pouvons avoir une emprise réelle, concrète, « marquée », face au bombardement d’images, d’idéaux, de modèles qui nous forcent à nous positionner, exerçant ainsi sur nous une pression très anxiogène. Je veux dire à travers le tatouage, on sent très bien ce qu’être « maître de quelque chose » signifie : c’est peut-être ça d’ailleurs qui le rend si additif, si grisant. Dans un monde du tout virtuel où tout semble nous filer entre les doigts, le corps tatoué peut effectivement apparaître comme un petit temple personnel duquel nous serions le Dieu éphémère, et qui nous permettrait de mieux nous appréhender comme sujet, de nous rassurer sur notre identité et de participer à sa construction.

- Surconsommation, virtualisation… L’éphémère et l’immatériel semblent dominer notre quotidien. Contre l’oubli, l’intangible et la versatilité, peut-on envisager la pratique du tatouage, de la rencontre avec le tatoueur jusqu’au « produit » fini, comme une forme de lutte symbolique ?

Oui tout à fait. Je vois le tatouage comme une prise de pouvoir du sujet sur son corps et in fine sa vie. Le caractère permanent du tatouage est aussi une dimension essentielle de cette pratique. Le « geste » du tatouage a une incidence véritable, puisque sa « marque » dure toute la vie. Quand je me suis fait tatouée pour la première fois, je me suis dit : c’est la première fois que je peux dire d’une décision qu’elle m’appartient entièrement. J’avais effectivement un sentiment assez grisant de liberté, quand finalement beaucoup de choses m’avaient été « dictées » dans ma vie d’enfant, d’adolescente puis de jeune adulte.

Aussi, le tatouage revêt une fonction essentielle à mes yeux : il tend à réintégrer du lien humain dans une société qui semble effectivement en manquer parfois : Le choix du tatoueur, sa rencontre, le dialogue qui s’en suit…Il y a finalement quelque chose de très artisanal et de profondément humain dans le tatouage. La machine à tatouer elle-même est emblématique : elle n’a pas évolué techniquement depuis son invention, à la fin du 19ème siècle. Aussi, la grande majorité des tatoueurs tiennent à ce qu’on qualifie le tatouage d’artisanat, mettant l’accent sur la modestie d’une profession qui consiste avant tout à ‘satisfaire le client’ en trouvant un juste équilibre entre les ambitions de chacun. Ce coté « sur mesure », très tendance aujourd’hui dans d’autres domaines, participe bien sûr à la part de plaisir inouï qu’il y a, chez le passionné, à se lancer dans un projet de tatouage. C’est la personnalisation poussée à son paroxysme. Sur son propre corps, par définition unique, collectionner des images elles-mêmes réalisées sur-mesure et qu’on ne retrouvera jamais ailleurs « en l’état ». Cela soulève des questions légales passionnantes, d’ailleurs, comme celle du « droit à l’image », ou du « droit d’auteur » dans le cas de la reproduction, de la copie d’un tatouage.

Enfin, l’expérience-même du tatouage est on ne peut plus tangible, physique, concrète : l’encre, la sueur, le sang, le plastique des gants, les larmes parfois, les odeurs, le contact, et bien sûr la douleur. Il y a quelque chose du rituel dans le tatouage (qu’on peut facilement lier aux pratiques claniques, tribales, et au tatouage comme « marqueur » identitaire), de profondément mystérieux et d’attirant.

- A l’origine, le tatouage signait bien souvent l’appartenance à un groupe. Le tatouage, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, participe-t-il toujours à la construction d’identités collectives ?

Oui le tatouage sert toujours, dans certains cas, à marquer l’appartenance au groupe tout en affirmant l’individualité de chacun au sein même de la communauté. Je pense évidemment au phénomène des bandes dans les années 80 et plus particulièrement la culture biker et rock’n’roll au sens large. Le tatouage apparaissait alors, tout comme la tenue vestimentaire « codée », comme un signe de reconnaissance, le sentiment à la fois galvaudant et rassurant qu’on est « du même monde », et, qu’entre nous, on est plus fort que tout seul. Il existe des multitudes de sous-communautés issues du rock’n’roll qui utilisent encore le tatouage comme code. Chez les rockab’, qui cultivent la nostalgie des 50’s et l’amour du tatouage traditionnel dit « Old School » (représentatif de cette époque), la panoplie complète comprend bien souvent l’existence d’un ou plusieurs tatouages représentant : ancres marines, pin-ups, rose, dague, etc... Chez les « métalleux », le tatouage-type sera différent : plus sombre, avec des références iconographiques directes à la culture-métal, aux groupes cultes, etc… Pareil chez les skinheads, mouvement au sein duquel il existe également une multitude de sous-mouvements (trojan, redskins, etc…) avec des codes et des symboles bien précis, correspondant à des idées très différentes, qu’il ne faut pas confondre, bien sûr !

Sans parler directement d’identité collective, on sait également combien le tatouage de prison en Russie est un langage en soi, précis dans sa signification et riche dans sa forme. David Cronenberg s’en est d’ailleurs beaucoup inspiré pour son film « les promesses de l’ombre ».  Ces tatouages constituent un véritable langage permettant aux prisonniers de savoir exactement qui est qui et qui a fait quoi, en marge de la société et des institutions. il permet de retracer l’identité du tatoué, à la manière d’une carte au trésor décryptée, et participe dans ce sens à la formation et à la pérennisation d’une communauté parallèle, avec ses codes, ses lois, son langage.

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