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Singularities

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Jul 21, 2015Julie Dao Duy

Orchestrée par le commissaire nigérian Okwui Enwezor (qui avait déjà dirigé la Documenta II de 2002), cette 56e biennale et son thème  « All the World’s Futures »  invitait les 89 pays représentés à s’interroger sur « la manière d’appréhender, de saisir et de faire écho aux évènements qui agitent le monde d’aujourd’hui »…

Une édition résolument placée sous le signe de la gravité et de l’engagement et qui résonne avec la dureté du contexte actuel, écologique, social, économique, mais aussi politique.

Des pavillons historiques des Giardini et de l’Arsenale, aux évènements « off » disséminés dans la ville, découvrez ce que nous avons retenu de cet évènement.

ESTHéTIQUES DU CHAOS

Inspirations guerrières, esthétiques du décombre et du rafistolage… Un esprit post-apocalyptique et des œuvres parfois violentes ou morbides qui, au regard du thème de cette édition, n’augurent pas un futur des plus légers…

 Elément central des Giardini, le pavillon principal donne le là de cette édition, orné de bâches noires monumentales aux allures de drapeaux en bernes, rapiécés et malmenés par l’artiste Oscar Murillo.

Les murs qui bordent l’Arsenale, autre lieu historique de la biennale, sont quant à eux tapissés de larges bandes de toile de jute râpées et grossièrement rafistolées, une œuvre signée de l’artiste ghanéen Ibrahim Mahama et intitulée « Out of Bounds » (2015).

A l’intérieur de l’Arsenale, ce sont les tronçonneuses goudronnées à la Mad Max de Monica Bonvicini et les dessins cathartiques de Abu Bakarr Mansaray qui ont retenu notre attention : des machines de guerre à la fois fantaisistes et terrifiantes, minutieusement disséquées et annotées.

Même tendance côté pavillons nationaux :

La façade du pavillon d’Israël imaginée par Tsibi Geva est ornée de pneus, remparts de fortune à l’image des peintures et sculptures exposées à l’intérieur, créées à partir d’objets abandonnés (tuiles, fenêtres, déchets, volets, blocs de ciment…).

Débris et trous béants dans des murs de parpaings épais :  le pavillon du Brésil signé Antonio Manuel a quant à lui des airs de chantier de démolition.

De son côté, le pavillon de la Norvège imaginé par l’artiste d’origine américaine Camille Norment déploie un onirisme quasi post-apocalyptique : bris de verre éparpillés et structure pulvérisée sur fond de mélodie dissonante jouée à l’harmonica de verre… Un instrument réputé diabolique.

Résistances

Thématique oblige, alors que dans le pavillon central, l’artiste britannique Isaac Julien lis tous les matins un passage du Capital de Karl Marx, nombreuses sont les œuvres qui rendent hommage à l’engagement militant sous toutes ses formes et se réapproprient les codes de la résistance.

Dans les Giardini, le pavillon du Venezuela présente les œuvres de l’artiste Argelia Bravo : de courtes vidéos qui reprennent les codes des guerilleros et mettent en scène des personnages cagoulés défendant la sauvegarde de la culture culinaire locale.

De son côté le pavillon belge questionne ouvertement l’héritage colonial et la conception euro-centrique de la modernité en faisant participer deux artistes africains.  Sur place, une installation de Vincent Meessen revisite les paroles d’une chanson contestataire signée d’un ancien étudiant situationniste congolais M’Belolo Ya M’Piku. Une œuvre qui rappelle la participation méconnue d’intellectuels africains à l’Internationale situationniste de Guy Debord.

 

À Arsenale, l’installation A Morning Breeze de Petra Bauer (2015) expose des diapositives de féministes suédoises qui ont parcouru le pays entre 1907 et 1920 pour rallier les foules à leur cause. Un combat ancestral donc, et pourtant tellement d’actualité…

Et à quelques mètres à peine trône l’œuvre de Natalia Pershina Yakimanskaya surnommée « Gluklya » réaffirmant la force politique et subversive du vêtement : une ribambelle d’habits initialement portés par les manifestants en opposition aux élections pipées de Vladimir Poutine, ornés de slogans et plantés sur des pics de bois.

Célébration de la Terre

À travers des œuvres fortes entre inventaire et hommage post mortem, la Nature et plus précisément l’élément terre, semble définitivement au cœur de cette biennale.

Le pavillon de la France met en avant le travail de l’artiste Céleste Boursier-Mougenot intitulé « rêvolutions ». Connu pour travailler principalement avec le son, il présente ici un îlot onirique tourné vers la contemplation de créatures hybrides : trois arbres déracinés « connectés » à des socles mobiles, se déplaçant en fonction des variations de lumière et du flux de leur sève… Une chorégraphie étrangement reposante.

Non loin de là, le pavillon de la Finlande abrite un film d’animation au crayon signé Patrik Söderlund et Visa Suonpää, intitulé « Hours, Years, Aeons ». D’une durée de 45 minute et rappelant la finesse des gravures de Gustave Doré, ce film d’une grande solennité met en scène le « dernier arbre » dans une salle obscure exhalant des parfums de charbon et de bois, sur fond de mélodie primale signée Max Savikangas.

Le pavillon néerlandais est signé Herman de Vries. L’artiste âgé de 84 ans a écumé les différentes îles qui entourent Venise, y ramassant herbes et roseaux, terre, fragments d’os, de poterie et de verre… L’ensemble, réuni en forme d’inventaire dans un sobre cabinet naturaliste, compose un hymne à la beauté fragile de la lagune.

Enfin, le pavillon de Chypre signé Christodoulos Panayiotou renferme un sol en en tomettes fabriquées à partir de la terre issue d’une zone archéologique de l’île chypriote.

 

Côté « off », impossible de passer à côté des abstractions naturalistes de l’artiste Sean Scully dans le cadre de l’exposition « Land Sea » au palazzo Falier.

Au palazzo Fortuny, et dans le cadre l’exposition Proportio, les murs du dernier étage sont peints avec une terre extraite de la lagune qui encercle Venise…

FASCINATION POUR LES SAVOIR-FAIRE

Autre point fort : l’humain, sa capacité à fabriquer, forger, façonner, construire… A travers de nombreuses œuvres qui, plus ou moins directement, rendent hommages au travail de la main.

 Au milieu des murs bruts et décrépis du pavillon grec (symbole des difficultés financière du pays), l’installation de Maria Papadimitriou consiste en une reconstitution à l’identique de la boutique aujourd’hui fermée d’un fourreur dans la ville de Volos. Une plongée empreinte de mélancolie dans l’univers de la tannerie artisanale, enrichie d’un témoignage vidéo du vieil homme qui y décrit son travail, ses gestes, sa relation à l’animal…

Le pavillon du Montenegro montre quant à lui une vidéo hypnotisante d’Aleksandar Duravcevic qui filme en boucle, et en gros plan, le pressage d’une grenade grâce à pilon rustique en bois brut.

La vidéo Ashes enfin, signée Steve McQueen, rend un émouvant hommage filmé en deux temps à un jeune pêcheur des Grenadines connu lors d’un tournage en 2002 : d’un côté de l’écran, le pêcheur jouant dans le soleil sur la pointe d’une barque, et de l’autre, la fabrication très solennelle d’une tombe par deux artisans filmée du début à la fin, et jusque dans ses moindre détails.

Quotidien transfiguré

 Entre réalisme et onirisme, une vision sublimée du quotidien et de l’ordinaire, transcendée par l’œil de l’artiste.

À Arsenale, nous avons d’abord été marqué par la série intitulée « Passengers » de Chris Marker : des clichés éthérés et surexposés d’anonymes dans le métro parisien, magnifiées par le photographe français.

Le film signé Carsten Höller et Mans Mansson intitulé « Fara Fara » a également retenu notre attention. Une vidéo en forme d’hommage à un phénomène musical profondément ancré dans la culture congolaise qui consiste à faire jouer deux groupes au même moment dans des lieux attenants (« Fara fara » signifie « face à face » en Lingala). Le vainqueur, celui qui réussi à jouer le plus longtemps, est adulé par la foule et littéralement divinisé.

Au pavillon général enfin, énorme coup de cœur pour la vidéo de l’artiste argentine Mika Rottenberg intitulée « time and a half » (2003) : rêve éveillé dans un environnement ô combien ordinaire (un fast food asiatique), qui sublime les mouvements d’une jeune femme, chevelure généreuse et manucure pimpante, bercée par l’imagerie exotique des affiches environnantes et caressée par le souffle d’un ventilateur.

UNE NOTE D’ESPOIR : « MY EAST IS YOUR WEST » PAR RASHID RANA & SHILPA GUPTA

Alors que le sous-continent indien n’est habituellement pas invité officiel à la Biennale de Venise, cette édition a offert un espace à deux artistes de renommé internationale, l’un (Rashid Rana) pakistanais et originaire de Lahore et l’autre (Shilpa Gupta) indienne originaire de Bombay. Une collaboration unique à l’origine du projet « My East is your West » qui explore les concepts de frontière terrestre et d’appartenance transnationale à travers un jeu de miroir virtuel profondément émouvant : une antichambre dont l’un des murs projette en direct les images d’une pièce en tous points identique située à Lahore, invitant les visiteurs des deux côtés à entamer la discussion. Une œuvre ludique, touchante, mais aussi hautement métaphorique : le mur rempart devient un miroir qui gomme les différences et brise les frontières.