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Apr 24, 2017Rémi Le Masson

Visages : le pouvoir démasqué

L’historien Hans Belting étudie les corps, les emblèmes et les simulacres. Dans son dernier livre intitulé « Faces, une histoire du visage », publié chez Gallimard, il tente de démêler les relations compliquées entre les notions de pouvoir, d’identité et l’image du visage, questionnant le pouvoir du portrait à travers les âges. Perdre la face, faire tomber le masque, montrer son vrai visage…les expressions sont multiples. Il peut trahir la moindre émotion comme cacher une vraie nature.

Mais si Hans Belting se penche sur l’histoire du portrait, c’est bien son caractère plus underground, punk et arty qui intéresse Alain Benoist et Hervé Pinard, fondateurs de Façade, magazine « sous influence warholienne » des années 80. En mettant en scène des visages emblématiques de leur époque, de Catherine Deneuve à Mick Jagger en passant par James Brown, Façade s’est démarqué par une proposition artistique inédite avec une publication accompagnée de performances et soirées déjantées. Le 16ème numéro vient de sortir en kiosque, célébrant ses quarante ans, avec en couverture, les visages des photographes Pierre et Gilles, spécialistes du portrait. La boucle est bouclée !

 

Après les célébrités, ce sont les visages d’anonymes qui font la une de l’actualité artistique. Difficile de parler du pouvoir du visage sans évoquer l’œuvre de JR, qui fait son grand retour à la Galerie Perrotin à Paris (en simultané à la Qatar Gallery à Doha) avec Projection : Wrinkles of the city, Istanbul. Il y projette un documentaire sur son projet « Des rides et des villes », une ode aux seniors dans la capitale turque. Un accrochage des photos prises à Istanbul accompagne la projection.  Fasciné par les visages qu’il croise, l’artiste les expose en version XXL dans les rues, mettant à l’honneur leurs expressions, regards et émotions.

Les nouvelles technologies transforment les expressions du visage dans le travail de Nobumichi Asai. L’artiste japonais, connu pour sa maîtrise du mapping et du face tracking, vient de dévoiler son dernier projet, Inori. Dans une vidéo sombre et envoûtante, les visages des deux danseuses de voguing se métamorphosent en quelques secondes. Nobumichi Asai a travaillé avec le studio de design WOW et l’Université de Tokyo pour arriver à ce résultat étonnant. Cette performance artistique mêle nouvelles technologies, danse, vidéo et musique, avec les visages des danseuses comme point d’ancrage.

 

La culture de l’incognito

Face aux mutations et usurpations possibles de nos identités sur Internet, un mouvement de résistance se met en place. Anonymous, 4chan, Source Sûre (plateforme lancée par Le Monde en février 2017, permettant aux lanceurs d’alertes de transmettre anonymement des documents confidentiels aux journalistes)… L’engagement moderne prend le visage du héros masqué, à l’identité protégée.

Le journaliste Yann Perreau s’interroge sur cette nouvelle contre-culture dans son livre paru en mars 2017 : « Incognito. Anonymat, histoires d’une contre-culture ». Artistes, écrivains ou musiciens utilisent depuis longtemps cette stratégie et en tirent profit. De Romain Gary à Daft Punk, en passant par Banksy : le débat autour de leur identité est au cœur de leur renommée. Mais ce qui intéresse tout particulièrement Yann Perreau est le pouvoir que donne l’anonymat dans le « combat ». Dans une période où l’engagement politique ou social n’a jamais été aussi important, il protège, dénonce, et fait peser sa voix.

Les questions d’identité et d’anonymat sont au cœur de nombreux projets artistiques. Parmi les plus impactant, celui de l’artiste Heather Dewey, actuellement exposé au Centre Pompidou. Dans sa série Stranger visions, les visages d’inconnus se dévoilent grâce à l’ADN des cheveux ou de chewing-gums et mégots trouvés dans les rues de New York. Etonnamment réalistes, leurs visages peuvent rendre le spectateur inconfortable. Avec les progrès de la science et le périmètre d’action toujours plus large des autorités, l’artiste américaine dénonce une possible « surveillance biologique » exercée par la police. Difficile de rester anonyme quand le moindre cheveu tombé dans la rue dessine les contours précis d’un visage.

 

Côté musique, c’est la chanteuse Björk qui se démarque avec son nouveau clip en réalité virtuelle. Dans Notget, elle prend les traits d’un personnage fantasque et masqué, à mi-chemin entre alien et héroïne de jeux vidéo. Après le festival Bjork Digital en décembre 2016, la chanteuse inaugurera en mai une exposition à Los Angeles dédiée à la réalité virtuelle. Entre hologrammes et avatars, la chanteuse expérimente et se réinvente en permanence. Expérience immersive, clip en 3D à 360°, conférence de presse animée par un avatar 3D… la chanteuse souhaite que le monde puisse « interagir dans d’autres réalités ».

Les créateurs de mode s’inspirent, eux aussi, de l’anonymat. La culture incognito prend alors la forme de masques, coiffes ou cagoules qui cachent une partie du visage. Au festival de mode et de photographie de Hyères, la silhouette cagoulée de la finaliste coréene Hyunwoo Kim témoigne de cet intérêt nouveau. Mis à part le pouvoir esthétique de ces créations, l’engagement politique ou sociétal motive la majorité d’entre eux.

Pour Alessandro Michele, directeur artistique chez Gucci, faire défiler une combinaison intégrale complétée d’une cagoule en cotte de maille tressée est le symbole de son interminable combat pour briser les carcans. Diversité, question du genre, certains y voient même une mise en abîme d’un monde de la mode devenu fou et camisolé.

 

Lors de la fashion week de Tokyo, la créatrice Chika Kisada, ancienne danseuse de ballet reconvertie dans la mode, fait défiler ses mannequins le visage recouvert de cages dorées représentatives de l’isolement et de la pression exercée sur les danseurs par les institutions traditionnelles. Son discours est clair, elle souhaite interpeler le public en révélant la sombre réalité du quotidien des danseurs.

La dernière campagne SS 17 de Camper intitulée « fucking young » met en scène des mannequins cagoulés, masqués, ou même enduits de glaise : une ambiance étrange et un slogan revendicateur qui témoignent d’un contexte tendu.

 

Enfin, c’est du côté de la Sillicon Valley que se développe un anonymat d’un nouveau genre. Lors de leur fashion week version tech’, un nouvel accessoire de mode a fait parler de lui. Il s’agit du « hoodie photobomber », la veste à capuche qui permet à celui qui la porte de « disparaître » des photos. Dévelopée par Betabrand, le tissu se compose de nanosphères de verre aux pouvoirs réfléchissants. Sous la lumière vive d’un flash, le porteur de la veste disparaît totalement. Un projet qui confirme que l’industrie créative et innovante s’attache à rétablir les notions de vie privée, d’anonymat et d’intimité dans nos sociétés.