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Nov 03, 2016Julie Dao Duy

La 15ème édition de la Biennale d’architecture de Venise s’est ouverte en mai dernier et s’achèvera à la fin du mois. Comme le rappelle Paolo Baratta, son président, cet événement culturel majeur a trop souvent souffert d’une « divergence croissante entre architecture et société civile ». Trop conceptuelle et trop déconnectée de la réalité, l’architecture avait perdu la confiance de son public. Cette année, avec pour thématique « Nouvelles du front », le curateur chilien Alejandro Aravena a justement souhaité les réconcilier en rendant hommage aux architectes « du réel » qui apportent un regard optimiste, réaliste et critique sur les crises qui secouent leurs pays. Celles-ci s’avèrent être un terrain d’opportunité et d’expérimentation, propice au renouveau créatif. Parmi les multiples projets et initiatives exposés aux Giardini et à l’Arsenal, Elisabeth Prat, notre Directrice de la Mode, en a retenu quatre, qui s’articulent autour de deux thématiques majeures : la notion de partage et l’idée de transformation et d’évolution.

L’architecture du « partage »

Que sommes nous prêts à partager ? C’est la question à laquelle tente de répondre le commissaire du pavillon japonais Yoshiyuki Yamana ainsi que les architectes anglais avec leurs concepts « Home Economics ». Tentant de répondre à la crise du chômage suite au tremblement de terre de 2011 pour le premier, et à celle du logement qui frappe durement l’Angleterre pour le second, ces deux pavillons apportent une solution par le collectif. Souvent synonyme de précarité, l’espace habitable communautaire proposé suscite au contraire beaucoup de curiosité et d’envie.

« En* : Art of Nexus », Pavillon Japonais, mention spéciale du jury

Transformer la densité de la population dans les villes japonaises en une « occasion poétique », dans le but de « produire une cohésion sociale et des modèles alternatifs de vie collective », tel est l’objectif annoncé par la Japan Foundation. La situation socio-économique du Japon au lendemain des grandes catastrophes naturelles et notamment du tremblement de terre de 2011, a dramatiquement changé la donne. L’image de la famille japonaise modèle qui vit en ville s’est effondrée. Les inégalités sociales, la pauvreté et la croissance du chômage sont devenues des problématiques majeures.

Le professeur Yoshiyuki Yamana, à qui a été confié l’organisation du pavillon, y voit une véritable opportunité pour ramener le collectif dans le quotidien des Japonais. Les maquettes ultra-détaillées dévoilent des projets architecturaux où plusieurs entités, (familiales ou non) co-existent en harmonie.

Pour Elisabeth Prat, ces maquettes « extrêmement raffinées » inspirent une « vie à la fois pratique et idéale au Japon ». Chacun y aménage un espace sur mesure et partage en même temps un espace commun, ouvert sur la ville. L’équilibre rêvé entre intimité et partage !

Construites comme des cubes qui s’assemblent autour d’une pièce à vivre commune et d’un espace extérieur propice aux rencontres et aux discussions, elles réinventent l’idée du partage.  Ces maisons répandent une image de cohésion sociale en redonnant un côté plus design et luxe au principe même de communauté.

*« En » est le diminutif de « Engawa » qui, dans l’architecture traditionnelle japonaise, désigne une véranda donnant sur un jardin, cet espace lieu où se retrouvent généralement les membres d’une même famille pour un moment d’échange et de partage.

« Home Economics : Five new models for domestic life », Pavillon anglais

« Sharing can be a form of luxury and not a compromise » (L’espace partagé peut être considéré comme un luxe et non comme un compromis).

C’est la première fois que l’architecture est pensée en terme de temps et non d’espace. Cinq « périodes » (heure, jours, mois, années et décennie) ont déterminé la façon d’appréhender, de « vivre » et de partager l’habitat.

Notre Directrice de la mode y voit un parcours à la fois futuriste et réaliste. Les abris, de dimensions variables, oscillent entre « chambre d’hôtel mystérieuse aseptisée » et « boîte à dormir » dotée du strict nécessaire. Un design « low-cost » réussi, avec en prime, le vestiaire de JW Anderson !

La « génération rent » (génération de la location en français) semble avoir pris le dessus en Angleterre face à une crise du logement sans précédent. A partir de combien de temps considère t-on un espace comme sa propre « maison » ? Jours, mois, années ?

Cette approche complètement nouvelle de l’architecture a réuni architectes et artistes, mais aussi réalisateurs, institutions financières et créateurs de mode pour repenser, ensemble, ce tout nouveau modèle.

Par exemple, le studio créé pour être investi quelques heures par Jack Self, Finn Williams et Shumi Bose, ne s’embarrasse pas du superflu : banquettes modulables pour la lecture ou le repos, « vestiaire » minimal et quelques pièces d’électroménager.

L’architecture évolutive

Après des années de frénésie immobilière décadente, le nouveau mot clé en Europe et particulièrement en Espagne, pays durement touché par la crise, est l’austérité. Les architectes espagnols choisissent alors de diagnostiquer le présent, de composer avec l’existant pour réinventer, théâtraliser et insuffler un peu de magie aux bâtiments abandonnés ou inachevés. Cette approche économiquement responsable relève d’un processus de création qui se base sur la transformation et l’évolution. Même approche pour le studio Anupama (en provenance d’Inde et exposé à l’Arsenal qui propose un espace ultra modulable en utilisant des matériaux qui sont, eux aussi, le fruit d’une transformation.

 Pavillon Espagnol, « Unfinished », Lion d’or de la participation nationale

Loin d’être misérabiliste, le pavillon espagnol conçu par les architectes Iñaqui Carnicero et Carlos Quintans réussit à démontrer que la créativité peut largement dépasser les contraintes matérielles. « Unfinished » présente 67 projets, 7 séries photographiques et 11 interviews vidéo autour de réalisations architecturales se basant sur des ruines et bâtiments inachevés aux quatre coins du territoire espagnol. Une récupération des plus optimistes qui ajoute une bonne dose d’insolite sur des paysages de chantiers ou de ruines.

Les deux commissaires proposent ainsi une réponse positive à la crise. Rien n’est dissimulé ou camouflé: les vestiges du passé, comme les améliorations du présent apparaissent clairement sur les différents bâtiments. Le « collage » de ces deux temporalités crée une esthétique à part.

Anupama Kundoo, la « maison Lego »

L’architecte indienne Anupama Kundoo (en collaboration avec des maçons indiens et des ingénieurs allemands) présente au sein de l’Arsenal une « maison Lego », constructible en seulement 6 jours. Composée de différents blocs de férociment, celle-ci est modulable à souhait, mais aussi customisable en fonction des goûts de chacun. Le férociment est un nouveau matériau responsable, composé de mailles de fer sur lequel est coulé du plâtre et du mortier recyclés. Il s’agit en effet de matériaux utilisés pour le Pavillon Allemand de la Biennale de Venise de 2015 qui ont été réutilisés pour construire la maison modulable d’Anupama Kundoo. Peints de couleurs différentes, du mauve terracotta au vert buvard, assemblés pour créer des pièces, niveaux et rangements,  ces cubes pratiques et esthétiques (non sans rappeler la modernité radicale de Le Corbusier) peuvent apporter une solution immédiate, sans être précaire, au logement des populations migrantes. Après la Biennale, Anupama Kundoo a décidé de réimplanter sa maison Lego dans la banlieue de Venise pour y loger les sans-abris.

Cette 15ème édition offre une nouvelle vision de l’architecture, plus en adéquation avec son temps et son public. Le mirador des architectes de Grupo Talca, initialement installé comme « point de vue » au Chili afin d’attirer l’attention des touristes sur la déforestation croissante du pays, a quant à lui fait le déplacement jusqu’à Venise et trône sur les quais, au cœur de l’exposition Internationale. Une façon pour les visiteurs comme pour les architectes de prendre le temps de la méditation et de la contemplation au soleil couchant. Et scruter l’horizon…dans la même direction.