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Singularities

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Jul 28, 2015Julie Dao Duy

Dans l’imaginaire collectif, l’avant garde à Vienne est plutôt situé autour du tournant du 20ème siècle (que l’on pouvait redécouvrir à Paris il y a quelques mois avec l’exposition “Au temps de Klimt, la Sécession à Vienne.”). On pense à la rigueur, aux années 60-70 et l’actionnisme viennois… Mais on peut difficilement qualifier Vienne de ville emblématique de la pensée et de la créativité au 21ème siècle.

C’est ce que cherche à démentir la capitale autrichienne avec sa biennale « Ideas For Change ». Ouverte depuis le mois de juin, elle propose une réflexion holistique autour de la modernité et positionne Vienne comme « moteur » de changement.

La biennale est répartie sur plusieurs sites dont le MAK (musée autrichien d’art appliqué et d’art contemporain), la Kunsthalle Wien, le Centre d’architecture de Vienne et différents lieux publics, théâtres de performances pendant toute la durée de l’événement.

UNE CÉLÉBRATION DE L’HYBRIDATION DES DISCIPLINES

Autoproclamée première biennale multidisciplinaire au monde, cette manifestation s’interroge sur l’art, le design et l’architecture en tant qu’acteurs de mutations de la société, sur l’évolution des structures urbaines, la révolution numérique ou encore sur des questions sociologiques comme le vieillissement de la société et le vivre ensemble.

La Biennale de Vienne s’inscrit dans la lignée de la pensée de la complexité insufflée par Edgar Morin : “Le vrai problème de réforme de pensée, c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier”.

De fait, de nombreux événements font dialoguer des disciplines aussi diverses que l’art, le design, l’urbanisme, l’architecture ou encore la sociologie pour mieux penser la complexité du monde contemporain et appréhender le futur.

FUTURE LIGHT : Escaping transparency (au MAK et à Kunsthalle Wien)

Cette exposition interroge la tension, voire la contradiction, entre le désir de transparence, de diminution de l’obscurantisme dans les sociétés démocratiques contemporaines et le droit au respect de la vie privé, à une certaine forme d’opacité.

Pas de propositions didactiques, ces thématiques sont exprimées le plus souvent métaphoriquement à travers divers procédés plastiques :

–       la réflexion de couleurs visibles, des ombres colorées perçues uniquement sous une certaine luminosité (les sculptures/pliages en métal de Rana Begum),

–       la dissimulation d’une partie d’une image (les images « vandalisées »  de Matias Faldbakken)

–       ou encore l’utilisation de surfaces d’impression transparentes (les photographies imprimées sur soie d’Elena Damiani)

« The Art of Working » & « 24/7 the Human Condition » (au MAK)

2 propositions interrogent l’idée du travail aujourd’hui et demain.

La première (« The Art of Working » ) part du constat que la digitalisation modifie nos vies de manière au moins aussi radicale que la révolution industrielle (à travers l’intelligence digitale, la robotique, « big data », l’Internet des objets, etc.)

Cette modernité digitale est à la fois appréhendée comme un potentiel considérable pour enrichir et faciliter nos vies et à la fois comme une éventuelle menace de se soumettre aux diktats de machines.

À ce titre, la valorisation de la créativité humaine est perçue comme une réponse à l’automatisation croissante d’un certain nombre de métiers/fonctions. D’autres pistes de réflexion sont abordées, notamment autour de la revalorisation de l’artisanat, du développement d’une économie de partage, ou encore de la redéfinition des frontières géographiques et temporelles entre travail et temps libre (et ses implications pour les designers, architectes et artistes).

« 24/7 The Human Condition », la seconde exposition de la Biennale sur le thème du travail, réunit des artistes très critiques à propos du développement d’une « corporate culture » dans la vie quotidienne (« non-stop society », modèle social fondé sur la performance, culture de l’optimisation de soi, etc.).

Kathi Offer crée des installations intitulées « natures mortes » à partir d’objets de bureaux, représentant la volonté de personnalisation dans un univers largement uniformisé.

Ben Thorp Brown fait concevoir des trophées ironiques en lucite inspirés des millions de jouets/récompenses fabriqués par les entreprises à destination des meilleurs salariés et projets de l’année.

Verena Dengler, à travers la technique traditionnelle de la tapisserie, évoque l’essor du « personal branding » auprès des « Millenials. »

« Illuminance » RINKO KAWAUCHI (à Kunst Haus Wien)

À quelques centaines de mètres de là, en parallèle de la Biennale, l’artiste japonaise Rinko Kawauchi apporte un contrepoint rafraîchissant à la vision sombre de l’exposition « 24/7 : The Human Condition ». Cette rétrospective du travail de la photographe met en avant des grands thèmes universels (rapport à la nature, amour, vie, mort, travail, spiritualité,…) de manière poétique et intemporelle, avec une scénographie qui privilégie une disposition des clichés en mosaïque pour souligner la richesse et la complexité de la condition humaine.

Drawing Now 2015 (au Musée Albertina)

Enfin, conjointement avec la Biennale, une grande exposition rend compte des dernières évolutions d’un art de plus en plus en vogue ces dernières années : le dessin.

D’une diversité étourdissante, de l’abstrait au figuratif, du croquis rapide à l’hyperréalisme, difficile de lui rentre hommage en quelques images !

Trois coups de cœur :

Les fameux dessins enfantins et absurdes de David Shrigley qui recouvrent l’intégralité des murs d’une pièce de l’exposition et s’interrogent avec toujours autant cruauté et d’acuité sur le sens de la vie.

Les compositions de Muntean / Rosenblum inspirées des esquisses des grandes toiles de maître mais situées dans des univers contemporains et auxquels ils ajoutent des légendes composées de coupures de magazines.

Enfin, Andrea Bowers sélectionne des images trouvées dans les médias puis les redessine et les isole sur du papier blanc. Elle donne ainsi l’occasion au spectacteur de s’arrêter et de prêter davantage attention à ces images que face au flot continu d’information et de photographies auquel il est soumis au quotidien.

Et pour en finir avec cet été très riche en propositions à Vienne, on peut « boucler la boucle » en réunissant l’avant garde d’hier et d’aujourd’hui. C’est l’opportunité qu’offre le Musée Léopold avec une belle confrontation entre Tracey Emin et Egon Schiele.