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May 11, 2016Julie Dao Duy

Un certain nombre d’expositions à Paris témoignent du dynamisme de l’art contemporain chinois et de sa reconnaissance croissante en France : de la première exposition solo de Tianzhuo Chen au Palais de Tokyo l’été dernier, à Ai Weiwei au Bon Marché en début d’année, aux deux expositions consacrées à l’art contemporain chinois, actuellement à la fondation LVMH en passant par Monumenta qui vient d’ouvrir au Grand Palais et met Huang Yong Ping à l’honneur.

Cet engouement mérite une petite mise en contexte, alors que l’on assiste, sur la scène internationale, à l’émergence de la troisième génération d’artistes contemporains en Chine depuis la relative ouverture culturelle du pays.

Cet article n’a pas vocation à dresser un portrait exhaustif de l’art contemporain dans le pays, loin s’en faut. Il propose un aperçu, forcément subjectif, d’un univers d’une grande richesse et d’une grande diversité.  Il met en avant une sélection d’artistes contemporains chinois majeurs, en particulier ceux qui ont figuré dans les grandes expositions de ce début d’année 2016 à Paris. Et il aborde un certain nombre de leurs préoccupations clés comme l’équilibre entre modernité et tradition, la cohabitation entre Orient et Occident, l’écologie, la violence sociale et politique.

Rappelons tout d’abord quelques étapes historiques du développement de l’art contemporain en Chine.

(informations historiques principalement extraites des livres « Art Now 4 » et « China the New Generation » de JM Decrop et J. Sans)

L'ère du collectif

En 1978, Deng Xiaoping lance une politique d’ouverture après une trentaine d’années d’isolement.

Cette libéralisation a permis notamment la traduction en Chinois et l’accès à de nombreuses publications étrangères. A cette période se forme le groupe d’avant garde « les Etoiles », et avec lui émerge un art nouveau, distinct du réalisme socialiste.

Ai Weiwei en est l’un des membres co-fondateurs et reste toujours, à ce jour, l’un des artistes les plus renommés et les plus controversés dans son pays d’origine.

Son intervention au Bon Marché, début 2016, n’était certes pas sa plus subversive mais elle s’avérait non dénuée d’une dimension politique.

Elle était largement composée d’objets suspendus et réalisés à partir de matériaux utilisés pour la conception des cerfs-volants, comme un hommage au patrimoine chinois. Mais ces créations étaient aussi à interpréter comme des incarnations de la liberté. Des créatures monstrueuses y figuraient, ainsi que des héros de la mythologie chinoise mais également des caméras de surveillance ou des symboles liés à la liberté d’expression (comme le crabe de rivière).

« Exposer au Bon Marché Rive Gauche c’est user d’un nouveau média, le grand magasin, pour aller à la rencontre d’un autre public, aussi large que celui d’un musée. » Ai Weiwei

Une de ses œuvres monumentales « Tree » est actuellement exposée à la fondation Louis Vuitton (exposition « La Chine dans la Collection » 27 janvier au 29 août 2016)

Cette sculpture appartient à une série d’arbres reconstitués à partir de fragments morts.

« Avec ses jointures volontairement laissés visibles, « Tree » peut être perçu comme une allégorie de la Chine, où la diversité ethnique et les identités s’effacent devant une réalité urbaine standardisée. » Journal de la Fondation Louis Vuitton   

Mais reprenons notre (très) bref parcours historique.

Dans les années 80, les collectifs d’artistes se sont multipliés.

Pour les seules années 1985 et  1986, plus de 80 groupes d’artistes se forment en Chine. Ce phénomène est nommé « Nouvelle Vague de 1985. »

Ces collectifs ont constitué un phénomène marquant dans les années 80/90. L’avant-garde ayant tendance à être marginalisée, faire partie d’un groupe, disposer d’un réseau de soutien était capital.

Jusqu’à début 2000, à Pékin (où se concentre toujours une grande partie de l’activité artistique du pays), les artistes faisaient souvent partie de vastes collectifs réunissant musiciens, performeurs, réalisateurs, poètes, etc., à l’instar du collectif East Village ou encore de la manifestation collective Post-Sense Sensibility (1999) qui contribua à faire émerger les principaux artistes de cette génération.

Qiu Zhijie en fut le principal initiateur et est notamment connu pour son travail sur les idéogrammes et la calligraphie chinoise.

Nous le retrouverons plus bas dans cet article, autour de l’exposition « Bentu. »

Yang Fudong fut aussi partie prenante de ce mouvement et on peut voir une de ses installations vidéos, dans l’exposition « La Chine dans la collection » à la Fondation LVMH.

Son univers aborde de manière symbolique les complexités de la société chinoise contemporaine. Dans ses films s’expriment les errances et questionnements d’une génération partagée entre modernité et tradition.

L’artiste à l’univers hyper-plastique, représenté par la galerie Marian Goodman, a notamment séduit la marque Prada, qui lui avait commandé un film, il y a quelques années (SS2010).

Cette tradition de la collaboration se poursuit aujourd’hui, notamment avec le collectif MadeIn Company, tout en prenant parfois une tournure plus « business ». Centré autour de la figure d’un patron, Xu Zhen (à l’instar d’un Murakami et son l’atelier Kaikai Kiki au Japon), le groupe joue sciemment avec les codes du branding, dans une filiation évidente avec le Pop Art. Il élabore un certain nombre de propositions autour de la reproduction de l’œuvre, de la réappropriation, du mélange des genres, des styles et des médias.

Mais on constate en parallèle, un fort développement d’artistes « solo », aux inspirations internationales.

Individualisation et internationalisation

Ces artistes appartiennent principalement à la « génération des post-1980 » comme elle est nommée en Chine.

C’est une génération qui a grandi dans un contexte politique plus ouvert, qui est informée en temps réel de ce qui se passe dans le monde et qui vit, au même titre que les artistes occidentaux, dans l’ère des réseaux sociaux et dans la société de consommation.

Par ailleurs, c’est aussi la première génération à avoir voyagé facilement en dehors du pays, à avoir étudié en Angleterre, aux EU.

Tout cela change considérablement la façon de créer et l’on voit depuis quelques années une diversification considérable des expressions artistiques.

Dans les années 90 et au tournant du millénaire, les grands courants du réalisme cynique ou du political pop art s’avéraient relativement autoréférentiels et liés aux questionnements de l’identité collective chinoise.

Il met en jeu des  « perspectives complexes et superposées du monde. Il présente des œuvres d’art aux médias variés, incluant la sculpture, la vidéo, les installations et les performances dans un voyage d’exploration et de découverte entre réalité et spiritualité » Adrian Cheng, fondateur de K11, un organisme chinois finançant des projets d’art contemporain. 

Aujourd’hui, on constate une tendance à être focalisé sur le « je » plutôt que le « nous » et à être plus globalisé en terme  de discours et de mode d’expression

« C’est une génération affranchie du passé pour regarder et questionner l’avenir dans une perspective globale » Jérome Sans, curateur et auteur de « China the New Generation » in LEAP, revue internationale sur l’art contemporain chinois.

Chen Tianzhuo (1985), qui a eu sa première exposition personnelle en Europe au Palais de Tokyo l’année dernière, en est la parfaite incarnation.

Il a étudié au Central Saint Martins College of Art à Londres avant de retourner en Chine pour poursuivre sa carrière.

 

L’exposition / performance de Chen Tianzhuo, conçue autour d’un culte contemporain imaginaire, formait un maelstrom pop de références, du voguing au butô japonais, de la club culture anglaise et chinoise aux inspirations bouddhistes.

Focus sur l’exposition Bentu à la fondation LVMH

Première grande exposition consacrée à l’art contemporain chinois en France depuis 10 ans, elle réunit 12 artistes de ces différentes générations vivant en Chine Continentale.

L’expression Bentu, « la terre natale », qui donne son titre à l’exposition, se réfère à la fois au monde dans son ensemble et à la Chine. Elle rend compte de la complexité d’une société en mutation permanente. Les œuvres exposées traitent notamment des questions relatives à l’économie, l’écologie, l’urbanisme, l’ouverture internationale, avec une sensibilité particulière aux changements des rapports ville/campagne suite à l’exode rural.

Quelques œuvres nous ont particulièrement interpelées :

Le déjà cité  Xu Zhen, patron de MadeIn Company, est présent dans les deux expositions de la Fondation (la Collection et Bentu). Il y montre des œuvres monumentales réalisées à partir de moulages empilés de sculptures emblématiques de l’antiquité. Elles interrogent la notion de copie et d’original et réunissent de nombreuses dimensions (occident/orient, passé/présent, syncrétisme religieux).

Cao Fei explore les frontières entre mondes réels et virtuels, entre sphères publiques et privées.

Dans l’installation « Strangers. City » (2015), elle se filme sur un chat video avec des inconnus mettant en scène la difficulté du dialogue dans un univers médiatisé par les nouvelles technologies.

Une autre de ses œuvres est par ailleurs présentée dans la collection LVMH. Elle met en scène une sorte de parc d’attraction post-moderne qui condense l’image des métropoles chinoises. Sur une île imaginaire se télescopent symboles traditionnels, communistes et capitalistes, incarnant les complexités de la Chine actuelle, à l’instar des œuvres précédemment évoquées de Xu Zhen.

Qui Zhijie, dont nous avons parlé plus haut, dessine désormais des cartes à l’encre, à partir de données réelles et imaginaires et illustre les mutations géographiques, culturelles et politiques du pays à travers un art ancestral.

Enfin, Liu Xiaodong, un des principaux représentants du « nouveau réalisme chinois » rend compte des bouleversements socio-économiques de la Chine contemporaine via des scènes de la vie quotidienne.

Des tableaux sans fard, non idéalisés qui le rapprochent des grands cinéastes indépendants Jia Zhangke (qui a réalisé un documentaire sur ce dernier) et Wang Bing.

Focus sur Monumenta 2016

Cette année, Huang Yong Ping est l’artiste invité de ce rendez-vous du gigantisme artistique au Grand Palais (du 8 mai au 18 juin).

Celui-ci constitue une figure fondamentale de la « première génération » d’artistes contemporains chinois et vit à Paris depuis la répression sur la place Tiananmen en 1989

Pour Monumenta, Huang Yong Pin propose une installation autour de la mondialisation. L’œuvre nommée « Empires » est une allégorie de notre monde, de ses stratégies géopolitiques et économiques Est-Ouest.

Celle-ci est constituée de 305 containers qui dessinent une sorte d’archipel s’étalant sur toute la surface du Grand Palais (le tout pèse 980 tonnes !). Ils sont survolés par un squelette de serpent en aluminium de 254 m de long, symbole à la fois de mutation et de menace. Un chapeau bicorne, gigantesque réplique du couvre-chef de Napoléon, complète l’installation et évoque l’éternelle volonté de pouvoir qui anime le monde, qu’elle émane d’industriels, de politiques ou de militaires.

 « L’artiste décrit un paysage économique d’aujourd’hui mais montre sans jugement moral en quoi notre époque obéit aux mêmes lois que les empires précédents et ne peut qu’être soumise au même rythme d’expansion et de décadence » extrait du cartel de présentation de l’exposition