Creating
Future

Future
Singularities

  • Partager sur
May 31, 2017Julie Dao Duy

Par Julie Dao Duy

Sous l’objectif de Harley Weir, Coco Capitan ou encore Petra Collins, le corps féminin s’est libéré. Le « female gaze » (point de vue féminin, en opposition au « male gaze ») s’impose en Une des magazines de mode, explorant les thématiques de la féminité, de l’identité, du sexe ou de la beauté. Aujourd’hui, c’est du côté des galeries et des éditeurs d’art que de nouveaux noms apparaissent : Maisie Cousins, Juno Calypso, Louise Parker ou Izumi Miyazaki.

 

Comment représenter les femmes ? 

La question taraude Charlotte Jansen depuis plusieurs années. Cette Anglaise d’origine sri lankaise, journaliste (Elephant Magazine, The Guardian…), critique d’art et curatrice, s’est penchée sur le sujet, rencontrant des femmes artistes et photographes du monde entier. Le résultat de son travail vient d’être publié aux éditions Laurence King Publishing. « Girl on Girl : Art and Photography in the Age of the Female Gaze » est un recueil illustrant le travail de Maisie Cousins, Juno Calypso, Petra Collins ou encore Zanele Muholi…La diversité des esthétiques est frappante, chacune apportant un bout de réponse à cette question. Dans son introduction, Charlotte Jansen évoque le paradoxe évident que pose son étude : si le corps des femmes est largement représenté et occupe une place centrale dans la culture visuelle, celui-ci n’apparait pas dans sa diversité et son champ d’expression reste très limité.

En feuilletant les pages, le travail d’Izumi Miyazaki retient l’attention. Ses selfies décalés et grinçants, pleins de fausse naïveté, envahissent son Tumblr depuis 2012. La jeune étudiante japonaise se réinvente un quotidien imaginaire, drôle, esthétisé et macabre, où son corps se libère de toute contrainte…même vitale. Elle questionne ainsi son identité et son individualité, en tant que femme mais aussi en tant que japonaise.

Mais comment représenter les femmes, tout en protégeant les autres utilisateurs, sur un réseau social ? La question divise et échauffe les esprits. Sur Instagram, la règle est claire : « les contenus violents, nus ou partiellement nus, discriminatoires, illégaux, haineux, pornographiques ou sexuellement suggestifs sont à bannir ». Pourtant, lorsqu’il est question du corps féminin, les sincères intentions deviennent l’expression d’un puritanisme anglo-saxon zélé.

C’est ce que prouvent Arvida Byström et Molly Soda, deux jeunes artistes instagrammeuses (170 000 abonnés pour la première), dans un recueil de photos censurées sur Instagram. Pics or It Didn’t Happen, Images banned from Instagram (éditions Prestel) met en lumière les incohérences du réseau social sur le sujet. Femmes enceintes, pas assez épilées ou simplement au téléphone (mais voilées)… deviennent alors les victimes d’une censure inexpliquée.

Quand l’art s’en mêle

Jusqu’ici glorifiées par le monde de la mode et du luxe, les femmes photographes jouissent désormais d’une autre reconnaissance, cette fois-ci artistique.

Pour sa troisième édition, le salon Photo London a décidé de choisir une femme, Taryn Simon, comme « Master of Photography 2017 ». L’artiste américaine de 42 ans, connue pour ses installations impressionnantes et pour son travail méticuleux de recherche, était le « visage » du salon londonien où les femmes se sont particulièrement démarquées.

A la TJ Bouting Gallery, la britannique Maisie Cousins dévoile sa première exposition individuelle. Jusqu’au 24 juin, la jeune femme de 25 ans expose un travail profondément ancré autour des notions d’identité, de féminité, de beauté et d’indulgence. Les fleurs, brins d’herbe, bouts de peau, de lèvres ou de fesses y apparaissent presque suintants. Les couleurs sont criardes et les textures collantes. L’artiste s’amuse à provoquer simultanément désir et répulsion. Interviewée lors du Vogue Photo Festival à Milan, elle évoquait le désir de liberté et le besoin de se réapproprier son corps de femme :  » Aussi cliché que ça puisse paraître, nous les femmes sommes bombardées de règles à suivre sur ce que l’on peut faire ou doit faire avec notre propre corps.  Pour moi, il est donc tout simplement plus « fun » de montrer un corps qui fait ce qu’il veut. Et j’aime ce qui est un peu dégoutant.  Ca m’excite « 

Toujours dans le cadre de Photo London, la TJ Boulting a choisi Juno Calypso comme autre artiste représentée sur le salon. La photographe de 28 ans s’est fait remarquer pour la scénarisation de ses séries photo autour d’un personnage fictif, Joyce. Elle incarne elle-même ce rôle de femme désabusée, en proie tantôt au désir, à la solitude ou à la séduction, dans les suites vides des hôtels « couples-only » de Pennsylvanie. Un décor cliché et dépourvu d’âme, des émotions « construites » que l’artiste s’emploie à caricaturer.

La grande exposition du Foam Talent (concours annuel qui révèle les jeunes espoirs) a également ouvert ses portes à Londres à la Beaconsfield Gallery Vauxhall (18mai-18 juin), l’occasion de découvrir le travail de jeunes femmes (-35 ans) engagées sur le sujet.

Parmi elles, Louise Parker porte son regard acéré sur le monde de la mode et sur le traitement des femmes pendant les shootings ou les défilés de mode. Elle-même mannequin pour Chanel, Calvin Klein ou Alexander Wang, elle a souffert de cette dépossession de son propre corps et cherche aujourd’hui à se le réapproprier par son travail d’artiste. Pour sa série de self-portraits Pieces of me (2016), l’artiste a récupéré les images des shootings pour les découper et se recréer une nouvelle identité, un nouveau corps. Interviewée par Dazed Magazine, elle évoque son process: « Pieces of Me dénonce le rôle de l’industrie de la mode dans la définition des standards de beauté. La planéité du papier, la distorsion des corps créee par la technique du collage me permettent de réinventer et d’ »élever » ces standards« .