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Singularities

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Jul 16, 2015

Par Sylvie Thevenet, experte tendances culturelles pour Peclers

 

Ouvert à Milan le 9 mai dernier, le nouvel écrin de la fondation Prada vient allonger la liste des lieux spectaculaires dédiés à l’art créés par les géants du luxe (François Pinault à Venise, Bernard Arnault à Paris…). Collectionneurs et mécènes, ces puissants acteurs de la mode souhaitent partager leur passion avec le public et mettre un peu de leur immense fortune au service de la diffusion artistique. La fondation Prada a des objectifs ambitieux de centre culturel plus que de simple musée et entend apporter du nouveau sur ce terrain : par son architecture atypique, par sa direction (un triumvirat pluridisciplinaire de têtes pensantes)  mais aussi par sa volonté de questionner les institutions et leur rôle. Si la collection dans les ailes nord et sud nous a parue très conventionnelle, d’autres espaces témoignent déjà du potentiel passionnant de ce nouveau lieu pour l’art.

Le lieu, par Rem Koolhaas « The complexity of the architecture will promote an unstable, open-programming »

On est d’abord frappé par l’étendue des espaces extérieurs, vastes et nus, qui engagent à la promenade. Quelques arbres et chaises invitent à la pause et à la contemplation de cet ensemble de bâtiments d’une ancienne distillerie de 1910, dont l’austérité est éclairée par cette spectaculaire tour dorée, comme un phare qui montrerait le chemin de la culture dans ce quartier du sud de Milan, entre terrains vagues, voies ferrés et entrepôts désaffectés.

Laissés dans leur jus ou rénovés et accompagnés d’éléments plus récents, dont une tour encore en construction, les édifices portent des noms de code qui les rendent aussitôt familiers : le « dépôt », la « citerne », la « maison hantée », le « podium », comme des points où se donner rendez-vous dans ce lieu labyrinthique, dont le plan s’imprime jusque sur les dalles.

Rem Koolhaas a voulu se démarquer autant de la simple réhabilitation de friche industrielle en centre d’art, banale selon lui, que du geste architectural fort qui caractérise souvent fondations et musées et vient, à ses yeux, rivaliser avec leur contenu. Il propose donc une solution hybride, entre ancien et nouveau, pour faciliter les échanges entre les disciplines et ne pas figer les attributions des espaces et des œuvres.

L’exposition. « Serial Classic. Multiplying Art in Greece and Rome »

Dans « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », Walter Benjamin développe en 1935 sa théorie qui fera date de la perte de l’aura des œuvres depuis que la technique permet de les produire en série. On croyait l’art antique à l’abri de cette reproductibilité, on réalise au contraire ici, à la faveur du rapprochement exceptionnel de pièces de musées internationaux jamais montrées ensemble, que la série existait déjà largement dans la Grèce et la Rome antiques.

Et ce n’est ici pas la « perte d’aura » qui frappe. C’est, au contraire, une aura décuplée par un mélange de fragilité émouvante et de force d’expression, qui continue de se dégager de ses reliques parfois en ruine.

Mise en scène par OMA, l’agence de Rem Koolhaas, l’exposition descend littéralement les statues de leur piédestal pour les placer sur des supports en acrylique transparent ou dans des ouvertures du sol, voire pour les suspendre, ce qui donne l’impression qu’elles flottent, et augmente la sensation de fragilité plutôt que de monumentalité de ces œuvres impérissables, qui, pour la plupart, ont péri et ne sont connues que par des textes et des copies.

Des espaces vides, uniquement occupés par des textes de description arrivés jusqu’à nous témoignent de l’existence de ces originaux disparus qui ont marqué leur époque au point d’être reproduits en de multiples exemplaires. L’exposition met en lumière cette idée intéressante que ce n’est pas l’unicité mais la sérialité, la capacité à reproduire des codes clairs et bien établis, qui a permis à l’art antique de produire ce qu’on appelle aujourd’hui des « classiques ».

« Processo Grottesco » : l’installation permanente dédiée à l'artiste Thomas Demand s’intéresse au processus de création

La salle consacrée à Thomas Demand illustre bien cette volonté de la Fondation de mettre en avant les idées et les processus à l’œuvre dans le travail de l’artiste.

Dans une longue pièce sombre et mystérieuse au sous-sol du cinéma, où l’odeur caractéristique du papier accentue l’impression d’humidité, architecture et œuvre se répondent selon les voeux de Rem Koolhaas : une salle-grotte pour une oeuvre-grotte.

La photo de la grotte, troublante de réalisme et typique des productions de Demand, qui réalise des maquettes à l’échelle 1/1 pour les photographier, accueille le visiteur avant que le processus ne se dévoile, depuis les recherches préliminaires, photos d’inspirations, calculs savants, notes, livres, maquette… Jusqu’à la grotte elle-même, réalisée pour la première fois dans le parcours de l’artiste grâce à une technologie 3D qui a permis d’ « imiter » le processus de sédimentation d’une grotte réelle dans 30 tonnes de carton gris. Installation vertigineuse qui questionne les liens entre réel et virtuel, nature et artifice, temps géologique et temps technologique.

Le Bar Luce : une bulle de fraîcheur et de gaité par Wes Anderson

Le Bar Luce, pensé par le réalisateur Wes Anderson, amène une légèreté qui contrebalance agréablement le sérieux et l’austérité de l’ensemble. Recréant l’esprit des cafés italiens des années 50 et 60 et mélangeant ces codes avec ceux de son univers – entre autres un flipper avec des scènes de son film « La vie aquatique » – il déploie un petit paradis vintage en terrazo, formica et couleurs pastels.

Disposant d’une double entrée sur la Fondation et la rue, le bar est destiné à être un lieu de convivialité autant pour les visiteurs que pour le voisinage. Mission accomplie, lui, en tout cas, fait le plein.