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Dec 04, 2017Julie Dao Duy

Par Julie Dao Duy

Vanessa Friedman, rédactrice en chef mode pour le New York Times, déclarait en avril dernier dans les colonnes du journal américain : « la mode pudique est une tendance majeure, caractéristique des années 2010 ». Elle évoquait notamment, en comparaison, les fameuses épaules XL des années 80 ou encore le minimalisme des années 90. Au lendemain des fashion weeks de Paris, Milan, Londres et New York, l’éditorialiste fait le bilan : « Regardez autour de vous. Que voyez-vous ? Regardez les défilés. Regardez dans votre propre garde-robe ».

 

Il fut un temps où une femme « libérée », moderne (et taille mannequin), jetait son dévolu sur une mini-jupe ou une robe de plage légère, même en ville. Désormais, il semblerait que pour incarner la femme des années 2010, la pudeur soit de rigueur.

De longues robes de soirées jusqu’aux chevilles, des cols hauts, des manches cachant les poignets…ces détails issus d’un vestiaire sage, pour ne pas dire puritain, seraient selon elle caractéristiques de l’époque et représentatives d’un état d’esprit. Les femmes souhaitent mettre en avant leurs individualités (comme expliqué dans notre cahier FUTUR(s), avec le pluri-empowerment) plutôt que de porter sur elles, l’image cliché de la femme objet. Et avec la multiplication de ces looks sur les runways, s’ajoute un intérêt nouveau pour la figure même de la religieuse ou du moine, ainsi que la quête de valeur et de sens qu’ils incarnent.

Affirmer sa féminité, loin des clichés

Le vestiaire pudique est historiquement associé au vestiaire religieux. Il fait ses premiers pas dans la mode avec l’émergence d’un nouveau marché ; celui des femmes d’obédience musulmane, qui souhaitent accéder à une mode pointue mais plus sage. Des juifs orthodoxes, en passant par les communautés Amish ou Mennonites, les différentes religions ont leur propre vision du vestiaire féminin, dont le point commun est bien le vêtement couvrant.

Pourtant, les adeptes de la mode pudique d’aujourd’hui sont bien loin des préceptes religieux. Au contraire, adopter la blouse est presque devenu un geste contestataire. Ces femmes disent « non » à une mode frivole qui exposent le corps féminin.

L’instrumentalisation du corps est en effet un sujet sensible et les marques y portent une attention toute particulière, après les différents épisodes de lynchage sur les réseaux sociaux. Dernière en date : la campagne Saint Laurent pour l’hiver 17-18 accusé de sexisme.

Le 31 octobre dernier, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel rendait d’ailleurs son verdict sur le sexisme dans la publicité. Il est loin d’être optimiste : les personnages sexualisés ou dénudés dans les spots publicitaires sont majoritairement féminins, les rôles d’«experts », par contre, réservés aux hommes.

Phoebe Philo, directrice artistique chez Céline, considère que « l’image de la femme a été complètement fantasmée, sexualisée et associée à celle d’une poupée ces dernières années » la touchant elle directement « mais aussi toutes les femmes » (Interview pour T magazine).

En adoptant des vêtements couvrants, les femmes semblent accéder à un nouveau confort, leur permettant enfin d’être elles-mêmes. La créatrice leur propose des pièces enveloppantes et oversize mais extrêmement élégantes, cherchant ainsi à mieux révéler les différentes facettes de la féminité.

À l’image de ce changement d’époque, mais aussi d’une nouvelle vision de la mode, un nouveau site a fait son apparition dans le paysage du luxe en ligne. Il s’agit du site de Ghizlan Guenez, The Modist (en référence à la « modest fashion »), qui propose une sélection de pièces sages, parmi une liste de marques très pointues comme Marni, Ellery, Christopher Kane ou encore Mary Katrantzou.

Si d’autres sites revendiquent leur lien direct à la religion, Ghizlan Guenez cherche au contraire à ne pas lui donner d’étiquette, même si la première cible est bien la femme musulmane (le site s’est d’ailleurs lancé en misant initialement sur une clientèle basée à Dubai).

En parallèle du site de e-commerce, la jeune femme a lancé un magazine mensuel, « The Mod ». Celui-ci se paye même le luxe de désigner chaque mois une nouvelle icône (hors considérations religieuses). Linda Rodin, par exemple, est la figure mode du numéro de novembre.

« Nos convictions vont au delà qu’une simple question de vestiaire. The Modist cherche à faire évoluer les perceptions et répandre une certaine idée de « soft empowerment » dans la façon de s’habiller, ouvrant ainsi un nouveau chapitre pour la mode pudique  » The Modist

Quant à la dernière série en date, The Handmaid’s Tale, tirée du livre de Margaret Atwood (publié en 1985), elle met en scène des personnages féminins en capes rouges et coiffes blanches, constituant une armée de servantes « reproductrices ». En remplissant cette fonction première dans la société, elles se voient privées de leurs droits et libertés.

Leur costume, à mi-chemin entre religieuse et amish, reconnaissable dans la foule, est devenu en quelques semaines le symbole des féministes américaines. Celles-ci défilaient un mois après le lancement de la série devant la Maison Blanche, arborant le même uniforme, pour protester contre une loi anti-avortement et pointant du doigt les déviances du gouvernement américain à l’encontre des droits des femmes.

Le renouveau de la spiritualité

Le look « petite maison dans la prairie » est aussi symptomatique d’une quête de sens, particulièrement sensible chez les Millennials.

D’abord, il correspond à une génération qui valorise, voire idéalise, les métiers manuels et l’artisanat, qui sublime le rustique et les matériaux bruts et fantasme sur un retour aux valeurs « sûres » (famille, nature…). Pas étonnant d’en adopter le vestiaire et l’esthétique, à l’image du magazine Kinfolk.

Ensuite, on constate un regain d’intérêt pour toutes les activités porteuses de sens, comme nous l’expliquions précédemment dans notre article (La mode, reflet de nos identités? ).

C’est sans doute une des raisons du succès de NUNdos, restaurant éphémère qui s’est installé dans le quartier gentrifié de Shoreditch à Londres. Pas de chef étoilé en cuisine, ni de designer célèbre derrière la déco épurée ou plutôt simpliste (grandes tables en bois brut, tabourets) du restaurant. Ici ces sont des religieuses, les Daughters of Divine Charity, qui sont les « stars » du lieu. Les téléphones sont confisqués à l’entrée et un menu unique, composé d’une soupe et de pain est proposé.

Seule exigence des sœurs : accepter de discuter, sans les interférences des écrans et autres distractions habituelles, avec elles de sujets plus « profonds ». Le restaurant NUNdos n’a pas désempli, jusqu’à sa fermeture fin octobre.

Autre phénomène, Gabe Gould, le premier moine bouddhiste Millennial, âgé de 23 ans, vient de publier un livre : « Crybaby : Meditation for Punk and Wallflowers » (Crybaby : méditation à l’attention des punks et marginaux). Il y parle d’une « génération oubliée dans sa propre image » et propose une vision plus moderne de la spiritualité.  Il y dénonce les « maîtres du paraître », ces jeunes qui n’ont plus de contrôle sur eux-mêmes. La méditation, pratiquée depuis des années par les moines bouddhistes, serait selon lui la clé pour se recentrer sur soi et réfléchir à sa propre existence.

Enfin, le thème annuel du Metropolitan Museum of Art (MET) Gala, qui réunit les personnalités culturelles artistiques du moment, vient d’être révélé. Pour cette nouvelle édition 2018, qui sera présentée par Amal Clooney, Rihanna et Donatella Versace, le thème retenu s’inspire du monde religieux et de son vestiaire : « Corps célestes : Mode et imagerie catholique ».

L’exposition réunira plus de 150 pièces d’exception. Les tenues des invités du  Gala seront sans aucun doute étudiées à la loupe. Mais une chose est sûre, ce thème inspirera certainement plus les adeptes du « modest dressing » que ceux du « naked look ».

Pudeur et conservatisme sur les défilés

Cette tendance n’aura pas échappé aux créateurs de mode qui l’appliquent directement dans leurs nouvelles collections.

La série the Handmaid’s Tale aura été la source d’inspiration de nombreuses collections pour le printemps été 2018. La créatrice Vera Wang ne s’en cache pas, après avoir dévoré le livre puis les épisodes de la série, elle a dévoilé des silhouettes longilines largement inspirées des costumes du show. Les costumes délicats se portent en accumulation de dentelles et chemisiers en soie, portés sur un pantalon léger dont la longueur traîne sur le plancher.

The Handmaid’s Tale a aussi inspiré une collection spéciale chez Vaquera, collectif new yorkais composé de Patric DiCaprio, Bryn Taubensee, David Moses, et Claire Sully.

Chez Preen, le conservatisme est aussi de rigueur. Mais il joue cette fois-ci avec la dentelle et le tulle, pour plus de transparence et de sensualité. Une dualité intéressante, pour un puritanisme modernisé.

On remarque aussi les mêmes coiffes, inspirées de la série ou des Amish, chez Kenzo et Mila Schon.

Quant aux créateurs de R 13, leur collection SS18 s’inspire directement de la communauté des huttérites (chrétiens anabaptistes, présents en Amérique du Nord), dont les femmes arborent jupes longues et chemisiers, toujours gais et colorés. Les imprimés fleuris, en accumulation, se portent en mix & match, dans une collection à la gloire des USA.