Creating
Future

Future
Singularities

  • Partager sur
Sep 13, 2017Julie Dao Duy

Par Julie Dao Duy

Artistes, graffeurs et designers s’emparent des plus célèbres toiles de Vermeer, Rubens ou Holbein pour faire voyager les personnages dans le temps. Van Gogh est aperçu avec la Jeune fille à la perle dans les rues de Paris, la Vénus de Milo prend soudain les traits de Beyoncé, tandis que les jeunes muses de Bougereau posent dans une rame du métro new-yorkais. Un véritable clash historico-temporel qui modernise l’image de ces chefs d’œuvres classiques et les popularisent. Cette esthétique du détournement, explorée dans notre thème Splendeur & Désordre du cahier Mode Femme SS 19, dépoussière les archives et donne lieu à des mix & match inattendus.

Anachronique arty

Le collage numérique, largement utilisé par les artistes contemporains, pourrait s’apparenter à l’« art de la collision » dans le cas de l’Ukrainien Alexey Kondakov et du Belge Marko Liver.

Poétiques et trash, anachroniques et pourtant réalistes, leurs compositions jouent la carte des contrastes. Les deux artistes opposent époques, problématiques sociétales et esthétiques. Et pourtant, dans l’œuvre d’Alexey Kondakov, dit @Alksko (19,2k abonnés), l’apparition inattendue des anges de Bougereau dans le décor du métro de Kiev, ou de l’Apollon de Régnier au pied des escalators, surprennent par une mise en scène harmonieuse. Si l’artiste se défend de toute critique sociale ou politique, les nobles et les anges de ses collages se rencontrent sous les ponts de Kiev, empreints d’une douce mélancolie.

L’artiste belge Marko Liver, dans sa série « Dorerama », s’amuse quant à lui à détourner les personnages de la Bible ou de la Divine Comédie, illustrés par Gustave Doré. Les gravures s’invitent alors naturellement dans les scènes de vie en noir et blanc du quotidien bruxellois… non sans humour, avec Adam et Eve transposés au « Paradis de la frite ».

Du côté des défilés, l’hiver 17-18 sera lui aussi marqué par des associations inattendues. Chez Craig Green, couronné Meilleur Designer Homme au dernier British Fashion Award, les références historiques et les esthétiques se mélangent dans un chaos de tapisseries, broderies et coton clean en version monochrome. Pas de fil rouge, à priori, entre les premières silhouettes inspirées par l’uniforme marin et les apparitions de personnages drapés dans de grandes tentures richement brodées. Saut dans le temps ou vision hallucinatoire, le défilé du créateur britannique se débarrasse de toute logique esthétique ou temporelle pour mettre en avant une créativité débridée.

Street History

Trésors historiques et savoir-faire ancestraux rencontrent l’univers de la rue. Détournés, réappropriés en version bling, pop ou provoc’, associés à un look streetwear, ceux-ci gagnent une nouvelle audience.

Le graphiste japonais Shusaku Takaoka a fait du détournement des grands classiques sa spécialité. Sur son fil instagram, qui comptabilise plus de 61K abonnés, les statues grecques ou grands chefs d’œuvres de la peinture classique embrassent la culture pop, non sans provoc’. Cherchant à dénoncer l’ultra-consommation, l’ultra-connexion mais aussi les comportements déviants de notre société contemporaine, il associe volontiers les dieux grecs et Mac Donald, Apollon et Milla Jovovitch, Klimt et Michael Jackson, ou encore Van Gogh et Leonardo Di Caprio. Le peintre impressionniste est d’ailleurs le « chouchou » du Japonais qui le met en scène dans les rues de New York ou Paris, dans des montages photos inspirés des streetstyles.

En plein cœur de New York, une œuvre gigantesque joue elle aussi au détournement pop. Sous les coups de pinceaux de l’artiste graffeur Owen Dippie, la « Madone à l’enfant » chérit dans ses bras le bébé radiant de Keith Haring. En mode, cette récupération « street » donne lieu à des pièces inattendues, comme le blouson qu’arbore Andrew Savage dans une interview pour Opening Ceremony. Les personnages d’une toile de la Renaissance ornent ainsi le bomber du chanteur américain de Parquet Courts, reconnu pour sa musique mais aussi pour son talent de dessinateur. Il compose notamment les couvertures d’album du groupe et commence à exposer dans les galeries new-yorkaises.

Passion pour les archives

Replonger dans les archives et s’inspirer des classiques…L’historienne d’art Gillian Daniel a un déclic en visionnant les collections Resort : les imprimés évoquent des toiles de maîtres. A une robe Emilio Pucci, elle associe le Pont Japonais de Claude Monet, à une silhouette Rodarte, la jeune Ophélia de John Everett Millais. De cette idée naît son blog Fashofthetitans, en référence au Clash des Titans, où elle associe les plus grands défilés aux plus grandes toiles. Un travail de fourmi et une plongée dans les archives qui offre au visiteur une galerie de duos saisissants.

Ce même travail de recherche est également à la base du processus de création de la créatrice allemande Anna Heinrichs. Cette autodidacte a lancé sa marque de pyjamas Horror Vacui, largement inspirés des sous-vêtements portés en Europe au 15 et 16ème siècles. Riches en détails, avec leurs volants et boutonnières, ces pièces inédites ont déjà tapé dans l’œil de Vogue et du New York Times. Toujours à la recherche de nouvelles images, dessins, peintures pouvant l’inspirer, la créatrice cite les peintres impressionnistes français comme référence, notamment Frédéric Bazille. Sa dernière collection se compose de robes aux manches bouffantes et de pantalons palazzo, aux imprimés et détails incroyablement riches, reflet d’un savoir-faire artisanal préservé.