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Aug 19, 2015Julie Dao Duy

Par Julie Dao Duy

Truc-Anh est un artiste français d’origine vietnamienne sorti de la Cambre où il a également enseigné. Il vit et travaille à Ho-Chi-Minh City, mais sa dernière exposition à la Galerie Sator à Paris, intitulée Ink Kingdom, a été largement relayée dans les médias français dont le quotidien Le Monde. Les deux-cents visages qui la composent interpellent le spectateur par leur esthétique sombre et mystérieusement onirique dans la lignée de notre thème Métamorphoses de l’hiver 16-17.

 

Peclers a rencontré ce jeune artiste afin d’en savoir plus sur son univers et évoquer avec lui ses sources d’inspiration.

 

 

Comment décririez-vous votre travail, en quelques mots?

Le beau nous noie

Dans un océan si trouble

Que l’unité du moi

Simplement se dédouble.

L’écriture fait-elle partie de votre art à part entière ? Avez-vous besoin de conceptualiser par des mots ?

Mon rapport au langage est important car j ai toujours voulu m exprimer distinctement, mais paradoxalement dans mon travail je cherche à dépasser le dicible. En fait, je pense que n’importe quelle bonne oeuvre visuelle le dépasse.

Je ne lis quasiment aucun livre. J’ai écrit plus de pages que j’en ai lues. J’ai beaucoup écrit de poèmes et de réflexions diverses qui structurent ma pratique sans la cadenasser pour autant.

 

 

 

Les quatre vers cités plus haut sont à ce propos assez ouverts d’interprétation et n’ont pas vocation a expliquer ma pratique. Ils ouvrent mon recueil « Les Fondations Liquides » qui vient de rentrer à la bibliothèque des Beaux Arts de Paris.

Avez-vous un processus de création ? De l’inspiration à la création ?

Oui, ça fonctionne en différents cycles. Un « cycle global » qui contient plusieurs étapes de « cycles locaux ».

Le cycle global consiste à observer. Rechercher. Sélectionner. Digérer. Interpréter. Créer. Produire et résoudre les problèmes techniques lorsqu’ils se présentent. Exposer. Rencontrer. Expliquer parfois. Publier. Ecouter. Apprendre. Et recommencer.

Chaque étape requiert un processus local qui se précise d’années en années. Par exemple, j’observe énormément. Tous les domaines de la création. J’ai constitué une banque d’images personnelles depuis que j’ai 15 ans.

L’étape de création en peinture est un chemin qui part de l’analyse dès le matin, qui passe par de multiple états de doute et de croyance en journée jusqu’à finir par l’intuition tard dans la nuit. Un état alchimique d’inconscience et de pleine conscience. C’est seulement à ce moment précis que je peins.

 

 

J’approfondis aussi loin possible chaque étape car elle peut s’avérer être un goulot d’étranglement pour les étapes suivantes ou au contraire un décuplement de leur potentiel.

Vous changez souvent de support, du dessin à la peinture, à la photo ou la sculpture. votre art peut prendre des formes et des styles très différents, qu’est ce qui provoque ces changements?

La nature réelle du mental. C’est l’une des clefs que je cherche. De quoi rêvez vous lorsque la bienséance sociale ne vous conditionne pas a sélectionner vos idées les plus appropriées ? Cette harmonie chaotique est en chacun de nous mais nous en sommes déconnectés. Nous sommes tous victimes d’une auto censure inculquée des le début de nos scolarités. Lorsque je travaille, j’essaie de ne pas hiérarchiser, de ne pas cataloguer les styles car tout ca existe en moi. Peu importe la direction du chemin pourvu que les pas soient réels.

La deuxième raison est, elle , plus méthodique. C’est une recherche sur la figuration au sens large et les multiples méthodes de représentation qu’elle a généré dans l’Histoire. Nous avons plusieurs natures d’existences. Charnelles, énergétiques, spirituelles, sociales. Mes oeuvres s’approprient ces différents niveaux de figuration, parfois considérés comme contradictoires. La représentation, c’est les peaux multiples de l’existence.

Où allez-vous puiser votre inspiration? Plutôt dans l’art? Où dans des univers différents?

Pendant longtemps ce fut dans l’histoire de la représentation. Ce peut être la mythologie égyptienne, un costume shamanique, un moine tibétain, une vielle star de cinéma, un robot de blockbuster américain, un portrait de la renaissance, un manga sur un fantôme japonais. J’aime les personnages qui deviennent des entités. Ils incarnent ce que les humains pensent d’eux même. L’humain est un être imaginaire, « il est le fruit de la culture et non de la nature.  » comme le disait France Borel, ancienne directrice de La Cambre. (L’Ecole nationale supérieure d Art Visuel de Belgique, où j’ai étudié et enseigné)

Mais les idées ne se trouve pas forcement là ou on les cherche, donc je garde une oreille grande ouverte. J’adore demander aux inconnus que je rencontre de m’expliquer leurs travail dans les moindres détails. Ca me fait voyager

Comment voyez-vous l’homme, la femme d’aujourd’hui?

Le féminisme a transformé le rôle des femmes et par effet mécanique celui des hommes. La grande différence entre ces deux changements c’est que les hommes ne se sont pas regroupés pour changer volontairement. Ils se sont adaptés, chacun dans leur histoire individuelle. Il n y a pas ou peu de figure de proue de la nouvelle cause masculine.

Mon avis c’est que les hommes doivent se reconnecter à leur sensibilité sans avoir peur de fragiliser leur masculinité. Je suis d’une culture asiatique ou l’impassibilité du visage est un signe de sagesse et donc de force. Avec beaucoup d’affection et de respect, je dirai que c est une grosse connerie ! Beaucoup d’hommes sont des handicapés émotionnels, et ils en souffrent, je pense. 99% des héros de cinéma sont des célibataires sans émotion : comprendre invulnérables.

Je pense qu’être présent, en accord avec le présent, c’est être immortel. J’ai mon petit panthéon personnel et dedans y’a Neil Young. Lorsque je l ai vu chanter « Heart of Gold » avec sa voix puissamment fragile, je me suis dit :  » Ca c est un mec ! Je veux être pareil. »

 

Pensez-vous que la mode est un bon reflet de cette masculinité/féminité ?

J’adore les fringues, mais la mode actuelle ne m’intéresse pas outre mesure. Il m’arrive d’acheter de belles pièces chez KTZ, Walter Van Beirendonck ou encore Westwood. Mais je regrette que les marques plus accessibles soient si « chiantes ».

Selon moi la mode masculine est simplement dictée par des conventions et non les envies des consommateurs. Lesquels d’ailleurs ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent si ce n est d’éviter les fautes de gouts.

Sur les salons on se rend compte que toutes les silhouettes ne sont que les multiples déclinaisons d’une unique vision de l’homme moderne, attaché à démontrer son élégance par la sophistication. Il y a encore peu d’autodérision. Sur ce point je rejoins l’avis de Lidewij Edelkoort : « Le rôle sociétal de la mode, alors restreint aux élites, se perd. »

Vous vivez entre plusieurs villes/pays (France/Vietnam/Belgique). Puisez-vous des influences propres à chaque lieu? Si non pourquoi?

Bizarrement peu. Car je suis beaucoup plus lié à un monde mental. Ma patrie c’est l’imaginaire.

Je me rappelle à 14 ans, avoir découpé et collectionné tous les portraits d’artistes que je pouvais trouver. Je me reconnaissais dans ce peuple épars.

Quels sont les modèles qui aujourdhui vous inspirent, vous motivent?

On Kawara, Martin Kippenberger, Jurgen Teller,  Donald Judd, Julian Schnabel, Ingres, Daido Moriyama. Picabia, Bruce Nauman et d’autres ambassadeurs de la justesse ou du désordre.

En parlant de désordre, votre dernière exposition avait lieu dans un univers assez sombre, où les murs étaient couverts de peinture noire. Beaucoup d’œuvres y étaient accrochées, apparemment sans suivre un ordre particulier ?

Les images et leur mise en scène m’apparaissent, simultanément, lorsque je ferme les yeux. Dans mon exposition, j’ai voulu créer un paradoxe spatial : être entouré par un monde intérieur.

J’ai appris quelque chose avec cette expo. Je pensais aussi avoir un univers « sombre » mais en réalité beaucoup de visiteurs avaient des expériences sensorielles ou intellectuelles plutôt « positives ». Ils prenaient du plaisir à voyager dedans. Les sujets sont sombres pour la plupart mais l’expérience est excitante car mon offre généreuse.

Quels sont vos futurs projets/expositions?

En septembre, une exposition solo a la Galerie Albus Contemporary Lux en Hollande qui me représente depuis 5 ans. En octobre je lance Soul Archive, une édition photographique en collaboration avec l’agence Rice Créative : de petits tirages photos vendus sur un bike-shop ambulant dans les rues de Saigon. On y présentera la nouvelle génération de photographes au Vietnam. Céest un projet dont je suis très fier car on y bosse depuis 2-3 ans. La création en équipe est pour moi une toute nouvelle expérience

www.truc-anh.com

www.soul-archive.com

www.galeriesator.com