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Singularities

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Mar 29, 2017Julie Dao Duy

Le questionnement autour des frontières et des flux migratoires, omniprésent dans les débats politiques, intellectuels, et les médias, prend également une place grandissante dans le champ de la création.

Artistes, designers ou performeurs explorent les thématiques de la crise migratoire et des frontières de manière croissante, tout comme l’industrie de la mode, comme en témoignent les dernières fashion weeks de New York, Milan ou Paris. Ces initiatives tentent d’apporter des esquisses de réponse notamment via la célébration de la porosité des univers.

Frontières & migration

Face à cette période de repli et de fermeture, des voix s’élèvent dans de nombreux champs de la création, traitant des défis humanitaires contemporains. Parmi les propositions contemporaines les plus emblématiques, deux installations récentes témoignent du sort des réfugiés avec une grande force d’évocation visuelle, à l’image de Jason deCaires Taylor dont les sculptures sont exposées dans le musée Atlantico, premier musée sous-marin d’Europe situé à Lanzarote, ou encore Richard Mosse, qui expose « Incoming » au Barbican à Londres jusqu’au 24 avril.

Dans cette installation vidéo, dont sont également tirées des photographies, il utilise des outils militaires de repérage thermique pour filmer les réfugiés à distance en Syrie, à Lesbos ou encore dans la « jungle » de Calais. La caméra peut détecter la chaleur humaine à plus de 30 km de distance et produit des images au traité singulier, à la fois spectaculaire et inquiétantes.

« C’est cette criante absence d’identité, ici toute spectrale, que dénonce Richard Mosse. Mutés en figures zombies, les migrants passent dans un inframonde »

Dans l’univers du design, « Better Shelter, », organisation suédoise soutenue par UN Refugee Agency et Ikea, a remporté, fin janvier, le très prestigieux Beazley Designs of the Year au Design Museum de Londres. Ce projet d’abri pliable récemment exposé au MoMA, à New York, lors de l’exposition « Insecurities: Tracing Displacement and Shelter », vise à améliorer les conditions de vie des réfugiés.

Faire le mur

Le mur comme témoignage de cette réalité est également très présent dans l’actualité artistique ces derniers mois. La très politique Biennale du Whitney Museum, présente, depuis le 17 mars, plusieurs œuvres en écho à la politique du président américain. L’artiste Rafa Esparza a construit, à l’entrée de l’exposition, un mur de briques en rotonde qui abrite des artistes ne faisant pas partie de la sélection des commissaires de l’événement. Y figure notamment une série de portraits de Mexicains réalisés par Dorian Ulises Lopez Macias. Plus frontalement, « A very Long Line » du collectif Postcommodity montre, sur plusieurs écrans, un enregistrement vidéo de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique.

« Quelque 70 murs existent de par le monde, contre seulement une dizaine il y a un quart de siècle, à la chute du mur de Berlin, selon la chercheuse Elisabeth Vallet, de l’Université de Québec. »

L’artiste et activiste politique Banksy s’attaque lui aussi à un autre mur de séparation – celui dressé à Bethléem, en Cisjordanie. Le plasticien, dont les murs sont depuis toujours le medium de prédilection, a ouvert le 6 mars, en face de ce rempart, une œuvre-lieu baptisée le « Walled Off Hotel ».

L’hôtel, doté selon lui de la « pire vue au monde », a été décoré par ses soins et une série d’artistes invités. Situé dans une zone accessible aux palestiniens et israéliens, cet espace est envisagé comme un lieu de rencontre. Un musée, au sein de l’hôtel, apporte aux visiteurs des éléments de contexte sur le conflit israélo-palestinien avec des contributions d’artistes des deux parties.

Une mode engagée

Lors de la Fashion Week de New York, de nombreux créateurs ont évoqué leur opposition à la construction du mur à la frontière avec le Mexique et, plus généralement, au président américain et à son programme.  T-Shirts à message “Revolution has no borders” ou “I am an immigrant” chez Prabal Gurung, sous-vêtements « Fuck your wall » ou « No ban, no wall !!! » chez Raul Solis.
A Paris, au défilé Kenzo, des cagoules rappelaient les activistes Pussy Riot et le dîner d’after show était cuisiné par Mohammed El Khaldy, un chef Syrien réfugié.

La marque Diesel a également réagi à l’actualité. La direction artistique ‘décloisonnée’ de la campagne « Make Love Not Walls, » à base de collages et de montages illustre formellement le propos.

Surfant sur cette vague de politisation, le magazine de mode Antidote a choisi de bâtir son prochain numéro d’été autour de cette thématique des frontières, avec pour ambition de « parler des frontières pour mieux les abolir, » selon Yann Weber, directeur de la rédaction. Sa réalisation a été confiée au photographe turc Olgac Bozalp qui fait souvent appel à des personnes choisies lors de castings sauvages de Paris à Téhéran, en passant par Le Cap. On y retrouve également l’artiste Chloe Wise, le philosophe Mark Alizart ou encore la chanteuse et activiste M.I.A.

In Between

De nombreuses séries contemporaines traitent de la porosité des frontières, des espaces et des époques, des univers et des genres, évoquant notamment le passage d’un monde réel à un monde virtuel ou imaginaire.

Cette fluidité est à l’honneur dans la série « Sense8 » où des personnages reliés les uns aux autres sont capables de se rejoindre instantanément, d’un bout à l’autre de la planète. Ils sont à la fois ici et ailleurs. Dans « The OA » ou « Stranger Things », les protagonistes gravitent sans cesse entre monde réel et univers parallèle tandis que dans « Legion », la nouvelle série tirée de l’univers Marvel, on suit l’aventure intérieure d’un mutant télépathe qui peine à distinguer le réel de l’imaginaire et celle de son alter-ego qui a le pouvoir de passer d’un corps à un autre.

Au cœur du travail de l’artiste Do Ho Suh, on retrouve également cette notion de porosité. Né en 1962 en Corée, Do Ho Suh vit et travaille à New-York après des séjours à Berlin et Londres. Il évoque son expérience de la migration à travers de gigantesques structures en polyester, reproduction à l’identique de ses lieux de vie successifs. Le visiteur passe ainsi d’un temps à l’autre, d’un lieu à un autre, entre passé et présent mais aussi entre espace public et privé, entre réalité et imaginaire.

Abordant les notions de mémoire, d’espace et d’identité, ses architectures aériennes et poétiques, véritables lieux « in between », évoquent le déracinement par un effacement poétique des frontières.