Creating
Future

Future
Singularities

  • Partager sur
Apr 16, 2015Rémi Le Masson

Le 12 mars 2015, Peclers était invité à participer au Symposium sur la « Responsive Fashion » à la Haute École d’Art et de Design de Genève – HEAD, organisé par Luca Marchetti, Directeur scientifique, professeur et chercheur au sein du programme Design Mode, Design Bijoux et accessoires de la HEAD. L’enjeu était d’explorer comment « aujourd’hui, à l’ère de la dématérialisation, de la simultanéité et de l’immédiateté, la technologie et son esthétique deviennent de plus en plus intégrées aux processus créatifs et communicationnels de la mode ».

Pour explorer ce sujet passionnant dans toutes ses dimensions, la HEAD avait invité des artistes, créateurs de mode, scientifiques et chercheurs à partager leurs visions et leurs projets de recherche. Couvrant des sujets tels que la technologie interactive, les tissus intelligents, la science comme champ d’exploration, ou l’usage de performances collaboratives dans le design de mode, les intervenants ont présenté différentes approches de création en temps réel, ainsi que les tendances esthétiques et sociétales émergentes au croisement de la mode et de la technologie.

À l’heure de la globalisation, de l’information en temps réel et de la connectivité instantanée, du développement du produit personnalisé, du big data, de l’impression 3D et des tissus interactifs, la Responsive Fashion n’est pas seulement une question d’innovation produits. Comme le symposium l’a montré, elle concerne également une manière de considérer de nouveaux outils, de nouveaux moyens d’exprimer nos identités, des vêtements qui réagissent à nos émotions, ou qui interagissent avec notre environnement. La Responsive Fashion est également une invitation à explorer des procédés émergents de fabrication qui ouvrent de nouvelles frontières à la mode et aux langages esthétiques, pour les créateurs et les marques du monde entier.

redéfinir l’identité culturelle dans un monde transculturel

José Teunissen, professeur de Théorie de la Mode et curateur à l’ArtEZ (Institut des Arts d’Arnhem, Pays-Bas), a présenté l’exposition « The Future of Fashion is now », qui s’est tenue d’octobre 2014 à janvier 2015 au Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam, et qui réunissait le travail de 57 créateurs internationaux pour proposer un tour d’horizon mondial de la mode la plus innovante, avec notamment des créations de Viktor&Rolf, Rejina Pyo ou Hussein Chalayan.

L’exposition explorait le point de vue critique que les jeunes stylistes à travers le monde adoptent quant au « système de la mode », et le rôle des vêtements dans la société contemporaine. Depuis une quinzaine d’années, la mode n’est plus un phénomène strictement occidental : les créateurs d’aujourd’hui viennent de partout, et n’ont plus besoin de s’installer à Paris, Londres ou Milan pour envisager une carrière de premier plan. Ils peuvent asseoir une réputation internationale depuis leur propre pays grâce aux boutiques web, aux blogs, aux réseaux sociaux, et aux fashion weeks locales. Ces créateurs, principalement non-occidentaux ou de pays qui récemment encore n’accueillaient que peu ou pas de culture fashion, travaillent activement à transformer le système de la mode.

La mode est souvent envisagée comme une expression de nos identités culturelles, et principalement influencée par des standards européens, mais aujourd’hui une nouvelle génération de créateurs remet cette vision en question. Si leur pays d’origine et les traditions culturelles restent importants pour eux, ils combinent des styles locaux, des artisanats, et les nouvelles technologies, avec une vision plus globale : celle d’un monde en transition permanente.

« The Future of Fashion is now » explorait également la manière dont ces créateurs intègrent la technologie pour questionner les stéréotypes liés au corps ou aux genres, et proposer de nouvelles formes de storytelling, de nouvelles esthétiques, avec une attention particulière à la durabilité dans leurs pratiques de mode : véritable manifeste du pouvoir social de la mode, qui questionne la manière dont la mode peut contribuer à la société, en se concentrant sur le processus et non plus uniquement sur le produit final. Dans sa conclusion, Teunissen a fait référence à la notion d’identité radicante, que l’on doit à Nicolas Bourriaud, et que nous analysions il y a quelques années dans notre publication de tendances prospective Futur(s) : une forme d’identité dont, à la manière d’une plante, les racines croissent et se propagent, pour lui permettre de se régénérer en permanence. Une belle métaphore pour décrire comment cette nouvelle génération de créateurs s’aventure, grâce aux nouvelles technologies, dans des langages stylistiques plus variés, plus créatifs et multiculturels.

 

rendre visible l’invisible

Ying Gao, créatrice de mode et responsable de la filière Design Mode, Design Bijoux et accessoires à la HEAD de Genève, dirigeait le symposium aux côtés de Luca Marchetti. Elle a illustré son propos en présentant ses propres créations et ses divers projets de recherche. Loin de toute gadgétisation, le travail de Ying Gao croise l’art, la science et la technologie d’une manière extrêmement gracieuse et totalement personnelle.

De « Walking City », un projet inspiré par l’architecture gonflable d’Archigram et qui insuffle le mouvement à une robe à plis, à « Nowhere to (Now)here » — des robes activées par le regard grâce à une technologie de capteurs qui réagissent au regard du spectateur —, les vêtements de Ying Gao matérialisent l’interaction entre la personne qui porte le vêtement et celle qui le regarde, et incarnent une forme de fusion entre la matière et l’imagination. Son travail interroge la sensorialité et l’intimité, une nouvelle relation à notre corps, et les opportunités infinies que nous offre la technologie de reconsidérer le lien du corps à l’autre et à l’environnement. Elle se sert pour cela de systèmes informatiques, de capteurs, d’électronique intégrée, et toujours avec un sens unique de la poésie et de la fluidité.

Ying Gao travaille également les notions de temps, d’apparition et de disparition : dans son dernier projet, « Incertitudes », elle a présenté un vêtement à activation vocale qui engage avec le spectateur de mystérieuses et surprenantes interactions.

Cet art de rendre visible l’invisible se retrouve également dans le travail de Pauline van Dongen, spécialisée dans les technologies « wearables »  et les interactions du corps avec les propriétés dynamiques de certains matériaux. En 2010, après avoir été diplômée de l’ArtEZ, Académie des Arts d’Arnhem aux Pays-Bas, Pauline Van Dongen a lancé sa propre marque de vêtements pour femmes. Lors de son intervention, elle a présenté sa recherche très méticuleuse et organisée sur le comportement des matériaux expérimentaux et high-tech.

En combinant l’impression 3D avec les techniques traditionnelles, la créatrice ouvre des voies radicalement nouvelles à une approche de l’artisanat. Selon elle, l’avenir de la mode réside dans sa fluidité et ses propres projets de recherche explorent l’idée de « modernité liquide » : une notion que le sociologue polonais Zygmunt Bauman avait avancée en 2000 pour décrire la situation de mobilité et de changement permanent qu’il prédisait aux relations, aux identités et aux économies globales dans nos sociétés contemporaines — une tendance que Peclers avait également analysée dans sa publication de tendances Futur(s).

 

la science comme tremplin pour l’imagination

Ariane Koek a initié, créé et dirigé le premier programme international d’art du plus grand centre de physique des particules du monde, le CERN, situé juste à la sortie de Genève. Les trois éléments du programme sont les résidences d’artistes Collide@CERN, les recherches d’artistes Accelerate@CERN, et les artistes en visite.

Ariane Koek a partagé les magnifiques résultats de la collaboration du CERN avec la créatrice de mode hollandaise Iris van Herpen, célèbre pour explorer les frontières de la science, de l’art et de la philosophie. Ses défilés expriment toujours une interaction constante avec les technologies de pointe, les nouveaux matériaux et les nouvelles textures.

Lors de sa première résidence au CERN en 2014, Van Herpen a découvert l’usage des aimants. L’une de ses visites l’a conduite à entrer en contact avec le détecteur CMS, un champ magnétique de 4 Tesla, 100 000 fois plus fort que celui de la Terre, et qui lui a servi d’inspiration pour sa collection de 2015 « Magnetic Motion », montrée à Paris lors de la Fashion Week de septembre 2014. Dans Futur(s) 14, la dernière édition en date de notre publication, Peclers a présenté l’un des vêtements d’Iris van Herpen dans le Territoire d’Innovation « Recherche & Rêve », parce qu’il exposait clairement une vision audacieuse mêlant l’innovation à une imagination raffinée : mettre la recherche au service du rêve et le rêve au service de la recherche, pour réconcilier la science et la poésie, et adopter une vision positive de l’avenir.

Dans sa dernière collection, présentée lors de la dernière Fashion Week de Paris en mars 2015, Van Herpen a poursuivi sa collaboration avec le professeur d’architecture canadien Philip Beesley, rencontré au CERN, pour créer des robes fabriquées digitalement à partir d’un jardin noir de géométries aux allures fractales.

ouvrir de nouvelles interfaces entre marques et consommateurs

Peclers a conclu le symposium avec une présentation des tendances de consommation et des aspirations qui émergent actuellement de la symbiose croissante entre mode et technologie. Cette présentation se basait sur la recherche que nous menons annuellement dans le cadre de notre publication de tendances Futur(s), qui formule les tendances socio-culturelles globales et  identifie les innovations inspirantes pour les prochains 3 à 5 ans.

Nous avons commencé par analyser comment dans une société guidée par des expressions de plus en plus radicales de l’identité et une quête permanente de singularité, la Responsive Fashion offre la personnalisation ultime, et des opportunités sans fin d’expression de soi. Nous avons présenté des applications qui invitent les consommateurs à créer leur propre style, des vêtements bio-sensitifs, et des tissus interactifs qui permettent à l’utilisateur de suivre et d’analyser sa performance physique. Nous avons montré comment, à l’avenir, des vêtements personnalisés pourraient être activés par le cerveau, à la manière du casque Vicenza de The Unseen and Swarovski. Ce casque de joaillerie analyse poétiquement l’activité cérébrale : il capte l’énergie produite par les ondes du cerveau, et convertit l’information en messages qui colorent ses précieuses spinelles.

Dans un second temps nous avons décrypté comment les nouvelles technologies ouvrent la voie à des interactions plus sociales et ludiques entre les consommateurs, mais aussi entre marques et consommateurs. À titre d’exemple, les Textiles Sociaux du Tangible Media Group et du Fluid Interface Group du MIT, en 2015, transforment le vêtement en un réseau social portable, grâce à une encre thermochromatique intelligente qui prévient lorsqu’un ami se trouve à proximité, et s’éclaire auprès des personnes de même sensibilité pour attirer leur attention. Ceci démontre que la Responsive Fashion inclut des expériences interactives et de nouvelles formes de storytelling de marque, qui se multiplient « dans » et aussi « hors » du point de vente. Une approche multi-canaux qui transforme le shopping en une expérience plus fun, plus fluide, et plus désirable pour le consommateur.

Notre dernier thème abordait la Responsive Fashion du point de vue du créateur, et analysait comment les nouvelles technologies, les nouveaux outils de production et les nouvelles pratiques collaboratives, ouvrent à une expérimentation en temps réel. Une tendance en lien direct avec tous les projets inspirants présentés par les divers intervenants au cours du symposium.

De la start-up Cut On Your Bias, une plateforme web fonctionnant en crowdsourcing et sur laquelle des créateurs de mode postent des pièces incluant des paramètres configurables (couleurs, matériaux, coupes), pour que les clients votent et choisissent celle qui sera réalisée, à des systèmes d’impression 3D qui combinent l’immédiateté et le sur-mesure pour rendre les produits personnalisables et reconfigurables , à de nouveaux concepts de vente ou de services (fabrication sur demande, essayages instantanés…), la Responsive Fashion ouvre clairement, dans le domaine de la mode, la voie à de nouveaux processus et à de nouveaux langages esthétiques. Bienvenue dans le futur de la mode…